Saturday 11 May 2019

Absolute Destruction, de Isabel V. Hull

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Absolute Destruction est un texte fondateur qui explore en quoi consiste la culture de l'armée allemande et comment cette culture se traduit dans des comportements allant progressivement vers les plus radicaux, les plus totaux.

Suivant une structure particulièrement originale, l'auteure observe d'abord le conflit colonial contre la population Herero de Namibie en 1904-05[1], puis montre comment les mêmes causes (culturelles et sociétales) donnent les mêmes conséquences pendant la Première guerre mondiale.

La répression de la révolte Herero se traduit par la mainmise de l'institution militaire sur toute la vie en Namibie, puisque le commandant des troupes est également le gouverneur. La doctrine opérationnelle recherche la grande bataille d'encerclement-destruction, inspirée par Sedan en 1870, exactement comme le plan Schlieffen de 1914 contre la France ou comme de nombreux autres épisodes de la Grande Guerre. Cette bataille d'encerclement échouant, car les Herero parviennent à s'enfuir, le commandement allemand, incapable d'un autre cadre doctrinal, continue à vouloir la destruction des Herero. Cela s'étend rapidement à l’assassinat de toute la population, sans tenter de distinguer combattant de non combattant, d'abord en repoussant les Herero dans le désert, puis en laissant mourir de faim et de maladie ceux regroupés dans des camps. Devant les (faibles) objections humanitaires ou légales, le commandement se réfère à "l'impérieuse nécessité militaire", un critère qui lui permet d'imposer son point de vue. Ce faisant, il n'est plus question de "victoire" car les militaires refusent l'idée même de "négocier" une paix : ils considèrent, malgré l'état misérable et inoffensif des Herero survivants, que s'arrêter avant la destruction totale de la population indigène serait un aveu de faiblesse.

Isabell Hull repère ainsi plusieurs constantes culturelles, certaines qu'elle voit apparaître avec plus de force pendant la Première guerre mondiale. Elle lie la structure polycratique de L'Etat allemand - les principales administrations (militaire, diplomatique, économique) sont côte à côte sans organe de coordination sinon l'Empereur lui-même - à l'habitude culturelle de ne pas se permettre de critiquer les choix des militaires.

Le traitement des populations civiles est une autre illustration. Aussi bien en Namibie que dans les territoires occupés à partir de 1914 en Russie et en France, l'armée veut imposer un contrôle étroit par peur de tout ce qui ressemblerait aux francs-tireurs de 1870 ; or en imposant un excès d'ordre, en tentant par d'innombrables mesures administratives de régenter la vie quotidienne comme dans une caserne, les autorités d'occupation ne font que multiplier les cas de transgression. La multiplication des règles engendre davantage de leurs violations, chacune étant considérée comme une insupportable provocation et entraînant répression et destructions de plus en violentes. L'excès d'ordre augmente en fait le désordre, dans un engrenage inéluctable.

Le phénomène est amplifié par encore un autre trait culturel : la délégation de pouvoir et les ordres de missions, qui donnent les objectifs en laissant les moyens au libre choix des subordonnés (Auftragstaktik). Cette méthode est en contradiction avec la volonté de contrôle et la planification méticuleuse à l'échelle supérieure, d'où les incohérences consubstancielles au plan Schlieffen (planning d'avance très détaillé vs. délégation à chaque armée des choix quotidiens). Cette observation est d'autant plus salutaire que la contradiction, évidente dès qu'on l'énonce, n'est que fort rarement rappelée dans les textes d'histoire militaire.

Enfin, un ressort constant de la psychologie des militaires allemands est la "peur de paraître faible" (pas la "peur d'être faible"), un trait souvent observé et provoquant à chaque fois une escalade dans les comportements. L'auteure met ici le doigt sur un ressort purement culturel, généralement implicite mais parfois tout à fait clairement identifiable dans les justifications que donnent les militaires.

En conclusion, Isabel Hull souligne combien ces déterminants culturels peuvent expliquer l'amplification de la violence, sans même qu'une idéologie raciste ou expansionniste soit nécessaire. Il est alors logique, une telle idéologie étant de plus présente, que les militaires viennent rapidement à appliquer une violence démesurée sans souci des limites légales, religieuses ou humanitaires.

Le texte, toujours clair, est parfois d'une lecture un petit peu difficile à cause d'un parti pris universitaire et de certaines répétitions. Une limite régulièrement observée est que l'auteure considère le déroulement des événements comme fatal ('puisque le plan Schlieffen a échoué c'est qu'il ne pouvait en aucun cas réussir'). De même, peut-être sans vraiment s'en rendre compte, Isabell Hull réduit la logistique des armées à l'approvisionnement en vivres, ignorant par exemple les munitions, si bien que ses arguments sont occasionnellement incomplets. Aussi, le chapitre étendant la thèse au comportement de la mission allemande auprès de l'Empire Ottoman pendant le génocide arménien est moins convaincant.

Ces limites ne changent pas la portée du texte, bien servi par la puissance de sa thèse et par la profondeur de la recherche sur la Namibie ou sur les occupations allemandes. Surtout, les constantes culturelles identifiées, puisque l'armée allemande ne change pas fondamentalement de paradigme après 1918, s'appliquent tout aussi bien à la Seconde guerre mondiale.

Au total, Absolute Destruction est un livre indispensable à la compréhension de l'armée allemande jusqu'en 1945. Il est tout simplement impossible d'écrire sérieusement sur les soldats et les officiers allemands sans l'avoir lu.

Note

[1] Conflit fort peu connu, mais ceux qui auront lu le V de Thomas Pynchon en auront entendu parler, et même ne l'auront pas oublié

Wednesday 26 December 2018

Infographie de la Seconde guerre mondiale, de Jean Lopez, Nicolas Aubin, Vincent Bernard et Nicolas Guillerat

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Ouvrage séduisant et inédit, l'infographie de la Seconde Guerre mondiale renouvelle profondément la façon de présenter le conflit.

Le livre présente les données quantifiées les plus variées de la Seconde guerre mondiale, en les proposant par thème et en s'appuyant sur une présentation graphique couvrant 2 ou 4 pages. Un court texte donne les principaux éléments caractérisant le sujet, avec en note les références utilisées. Mais tout ceci est bien plus qu'un effort de présentation tellement les auteurs prennent des choix éditoriaux forts, choix qu'il faut détailler puisque l'élégance du produit fini les fait passer pour tout naturel.

Car cette infographie est d'abord une démonstration de ce qu'apporte l'approche "top down". Les auteurs ne sont pas partis des données mais des thèmes à explorer. Le propos n'est pas de répéter, par exemple, ce qui se lit dans un rapport d'après-guerre sur la production d'avions aux Etats-Unis, mais de présenter toutes les productions des belligérants pour pouvoir les comparer. Ayant choisi le sujet, les auteurs se sont forcés à rechercher les données pertinentes : le lecteur se rend compte à mesure qu'il tourne les pages de l'ampleur de l'effort de recherche. Enfin, les auteurs se sont nécessairement posé des questions de cohérence des données venant d'administrations aux règles de comptage variées et évolutives, questions parfois bien résumées dans les passages d'introduction, comme celui sur les pertes militaires.

Tout aussi "top down" est le choix même des sujets, habilement présentés dans une séquence qui part des données structurantes (économie, politique, gouvernance), descend progressivement aux armements et à leurs techniques d'utilisation (avec par exemple de belles pages sur ce que sont les "divisions" au sein des armées), et conclut par les conséquences du conflit (pertes et destructions, celles du combat comme celles des crimes contre l'humanité). Il n'y a ici aucun fétichisme des caractéristiques techniques mais une volonté de complétude et de pédagogie. Et il est probable qu'une large portion des comparaisons soit totalement inédite dans la littérature, ne serait-ce que parce que l'approche globale de l'ouvrage juxtapose l'ensemble des belligérants (ceux de 1940 comme ceux de 1945, les acteurs majeurs comme les acteurs secondaires, et ceux d'Asie comme ceux d'Europe).

Il y a enfin le choix d'une infographie. La plupart des données auraient pu être disposées dans d'arides tableaux de chiffres, ce qui aurait rendu l'ouvrage ennuyeux comme un annuaire. Au contraire, la présentation des chiffres sous un format à chaque fois renouvelé en suscite une lecture attentive, le lecteur devant explorer la nature et la disposition des données pour les comprendre. Cerise sur le gâteau, l'infographie permet aussi de représenter ce qui ne tiendrait pas en accumulation de chiffres, par exemple la mécanique de décision au sommet de chaque Etat ou l'échelonnement d'une ligne défensive sur une profondeur de 20-30 kilomètres. Cette infographie est ainsi davantage qu'une aide à la lecture, elle permet aussi de montrer de nouveaux types de choses.

L'ouvrage a-t-il des limites? L'impression présente un regrettable problème de mise en page: quelques planches sont 2 millimètres trop près de la pliure centrale, si bien que les caractères imprimés sont parfois tout juste lisibles et que les schémas disposés sur les deux pages ont une sorte de trou noir dans leur partie centrale. De plus, les choix de couleur présentent ponctuellement un manque de contraste qui rend certaines données un peu difficiles à lire. Enfin, la volonté d'avoir un type de graphe différent à chaque fois conduit parfois à des présentations malheureuses.

Un dernier point tient dans la définition fine de certaines données, et les auteurs auraient pu ajouter des intervalles de confiance pour ne pas donner l'illusion de la précision ("pertes à +/- 10 000 hommes près") ou lever l'ambiguïté de certaines métriques (dollars de 1939 ou de 1945? Volumes de forces au 1er janvier, au 31 décembre, ou moyennés sur l'année? etc.). Ce ne sont toutefois pas là des limites structurelles, plutôt des coquilles ou des éléments aisés à corriger lors d'une réimpression.

Au total, l'équipe réunie par Jean Lopez accomplit un bond en avant dans la présentation du conflit. L'ouvrage n'a tout simplement aucun équivalent, quelle que soit la langue. Il déclasse tout ce qui se contente de texte pour parler de chiffres. Assurément, il y aura un avant et un après.

Saturday 1 December 2018

Michel Goya et le surhomme

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Un article de Michel Goya, dans le numéro de Guerres & Histoire qui vient de paraître, me donne le même sentiment de malaise que j'avais ressenti à la lecture de son ''Sous le feu'' il y a quelques années[1]. Je note ce qui me travaille pour pouvoir, comme souvent, penser à autre chose.

L'argument de Goya, ici appliqué aux as de l'aviation, est que les situations de combat sont si extrêmes (tension, peur, effort etc.) qu'elles déclenchent des réactions physiologiques tout aussi extrêmes. Vivant cela dans leur propre corps, rares sont les combattants qui gardent une vraie capacité de décision et d'action, si bien qu'il n'y a "pas plus de 10% d'acteurs" pour une masse de "figurants" ou de suiveurs. C'est cette petite fraction d'individus hors normes qui fait l'essentiel du combat. Goya ne va pas jusqu'à écrire le terme, mais il s'entend si fort que c'est tout comme : il y a des "surhommes" - ceux qui tiennent dans ces conditions extrêmes et qui continuent à combattre. Mais en arriver au surhomme, vraiment, avec cet héritage si problématique, Nietzsche, la philosophie anti-Lumières, le triomphe de la volonté...?

Je ne suis pas spécialiste du combat tactique au sol ou dans les airs et je ne propose pas de réfutation, mais des pistes à explorer. Goya écrit que ce fractionnement très inégal s'observe dans tous les types de combat, que les surhommes sont à la guerre une sorte de vérité universelle : cela vaut bien un questionnement.

Je me demande d'abord d'où vient ce "10%" de soldats actifs. Pourquoi "10%" plutôt que "1%" ou "50%"? Je vois bien l'intérêt du chiffre "10%". Car "1%" serait ridicule, ce serait affirmer que dans une compagnie (100-200 hommes) il n'y a que 1 ou 2 individus actifs, en gros le capitaine et un soldat. Cela ne tient pas debout. Et évoquer "50%" de soldats actifs a un autre défaut : il n'y aurait plus ce caractère "exceptionnel" du combattant actif, bye bye le surhomme. Donc "10%", ma foi, ce n'est pas mal, ça permet d'être crédible et rester sur du Übermensch. Or quelle mesure empirique a-t-on pour confirmer ce chiffre ? Au mieux des témoignages, comme celui que Goya cite, le souvenir d'un général qui dit seulement 10% des soldats prendront réellement des initiatives. Je pense qu'on trouvera sans mal 4 ou 5 citations similaires. Mais ce n'est pas de la statistique, tout ça. Je serais curieux de savoir s'il y plus précis pour arriver à ce "10%" essentiels à l'argumentaire que ce qui tient, finalement, de propos de comptoir, d'avis d'expert[2].

Et même si on admet qu'il y a "10%" de soldats acteurs et 90% de figurants, sont-ce toujours les mêmes qui sont acteurs ? Est-ce que dans chaque situation de combat on a les mêmes soldats qui font l'action, ou est-ce qu'un jour ce sont les uns, le lendemain d'autres ? La question semble triviale mais je crois que Sous le feu évitait de l'aborder. Car si on voit non pas l'action d'un jour mais la somme de ce qu'une troupe vit le long d'une campagne, si on passe de la photo au film, et qu'au total ce ne sont pas 10% mais 80% des soldats qui sont "acteurs", chacun un jour différent, plus de surhomme. Au contraire, les circonstances pèsent plus qu'une sorte d'avantage inné.

J'ai aussi du mal à lier l'argumentaire du dixième de surhommes avec les armes qui ne peuvent être utilisées qu'en groupe. Peut-être qu'on a aussi "10%" des tanks actifs pour "90%" de figurants. Mais l'équipage d'un tank comporte entre trois et cinq personnes, pas une seule. Il serait un sacré coup de chance, dans un groupe de 50 tankistes, que les "10%" d'acteurs soient pile dans le même véhicule... Le même raisonnement s'applique à une pièce d'artillerie de campagne qui demande plusieurs servants, ou à un bombardier qui a plusieurs membres d'équipage. Vraiment, ces 10% s'observent dans tous les types de combat ? Comment concilier qu'il n'y ait que "10%" des soldats qui gardent leur moyens pendant le combat avec l'utilisation d'armes demandant un équipage ?

Pareillement, je n'arrive pas à lier l'histoire des 10% avec, par exemple, un raid de bombardement allié pendant la Seconde guerre mondiale. Rappelons que les équipages de ces bombardiers ont une probabilité de survivre à la guerre extrêmement faible : au bout des 25 ou 30 missions réglementaires plus de 85% des équipages se font descendre. La peur est telle que chaque excuse pour avorter la mission est utilisée, par exemple une quelconque défaillance technique justifiant un retour à la base[3]. Néanmoins, 80% des appareils poursuivent leur mission jusqu'à la cible. Eh, mais je croyais que ces 10% d'actifs s'observaient dans tous les types de combat ? On aurait dû avoir seulement 10% de bombardiers qui bombardent, pas 80%... Ou alors est-ce que mener un bombardier ce n'est pas du combat, alors que piloter un chasseur ça en est ?


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Un autre sujet de perplexité à la lecture de l'article de Goya est le recours à des descriptions physiologiques, médicales, pour non seulement illustrer ce qui se passe dans le corps pendant le moment de combat mais surtout pour donner un autre argument menant aux 10% . Circulation du sang différente, rythme cardiaque accéléré, mais aussi addiction à l'adrénaline, taux de testostérone, voire quantité de spermatozoïdes produits par le corps (le surhomme, pas la surfemme!).

Mais laissons de côté la dimension "qui a la plus grosse" qu'on entend dans cette histoire de sperme pour s'interroger ce qui est purement physiologique. L'adrénaline comme marqueur du combattant, pourquoi pas. Il y a peut-être une quantification quelque part, bien que le corps dégrade cette hormone en quelques minutes (mais si un quelconque résidu est dans les urines, ça devrait pouvoir se doser, certains l'ont peut-être fait sur des soldats de retour du combat).

Et justement cela amène une question toute bête : le combat est bref, c'est entendu, et particulièrement le combat aérien. Mais on a aussi des récits de bataille décrivant des soldats menant plusieurs actions la même journée. Un groupe d'hommes tentant quatre, cinq, six fois d'emporter une position, un village qui change de mains à plusieurs reprises le même jour etc. Avec donc les mêmes "10%" d'acteurs qui sont à la tête de chaque action, qui échappent à chaque fois aux balles / mines / obus pour remettre ça une heure après. Je me demande si c'est compatible avec l'hypothèse "c'est qu'ils ont davantage d'adrénaline", car quel est le "stock" d'adrénaline dans le corps ? Est-ce qu'il se renouvelle en une ou deux heures, juste le temps de la pause avant de repartir ?

La question a l'air rhétorique. Elle questionne en fait l'usage d'arguments médicaux, fort rares en histoire militaire : sont-ils basés sur une recherche rigoureuse ou sont-ils écran de fumée et hypothèse de salon ?


***

Un dernier mot, en revenant à l'article d'origine. Nos "10%" sont ici les as de l'aviation, les pilotes aux multiples victoires en combat aérien. Ils sont des sportifs de haut niveau, jouissent de caractéristiques physiques supérieures à la moyenne. Ils sont obsédés par le matériel. Ils ont évidemment de la chance.

Mais ils s'attaquent à des cibles faciles. Ils évitent les adversaires habiles et fondent sur les débutants. C'est que la guerre n'est pas un sport : il n'y a pas une grande finale entre le numéro un et le numéro deux.

Et donc tout ça pour ça : des surhommes qui ne servent finalement qu'à détruire les plus minables, jamais ou presque jamais utiles pour affronter les surhommes d'en face. Des surhommes, vraiment ?

Notes

[1] Je ne peux nier que ce texte étrange est marquant !

[2] Et avant que quelqu'un s'y référe, un rappel : le "ratio de tir" de SLA Marshall vient d'une étude qui a un gros défaut, à savoir que toutes les données ont été inventées par l'auteur et n'ont aucun lien avec une observation sur le terrain

[3] Le point n'est pas nouveau, voir par exemple cette page sur les équipages canadiens, ou ce qu'explique Robert McNamara

Wednesday 14 November 2018

Le retour aux sources: une illustration sur Patton

Voici une illustration de ce que donne la récursivité, le travail consistant pour l'historien à revenir aux sources des informations. Ici, sur le général Patton, décidemment favori du lecteur en ce moment.

Patton tient un journal dont de larges extraits sont publiés par Martin Blumenson en 1974 dans les Patton Papers.

Ce gros volume fait l'objet d'une traduction partielle en français, sous le titre Carnets secrets du général Patton. Le lecteur n'imaginait pas qu'un auteur se voulant historien puisse jamais se référer à cette traduction plutôt qu'à l'original, mais il s'est depuis rendu compte que certains se vantaient très sérieusement de la profondeur de leur recherche par le simple fait d'avoir lu l'original en anglais...

Les Patton Papers livrent de larges extraits du journal de Patton, sans toutefois en donner une copie complète. Le principe de récursivité conduit justement le chercheur à chercher la version originale et intégrale.

Prenons l'entrée du 17 novembre 1945. Blumenson en cite environ 15 lignes alors que Patton écrit 7 pages. Que découvre-t-on donc dans tout ce que Blumenson a laissé de côté ? Que Patton donne du crédit à une théorie du complot complètement farfelue sur l'origine de la Seconde Guerre mondiale: les Soviétiques sont en 1930 la main derrière le financement du parti nazi, car ils veulent manipuler l'Allemagne jusqu'au déclenchement d'une guerre mondiale, guerre dont ils savent d'avance qu'elle leur donnerait mainmise sur la moitié de l'Europe. Et d'ailleurs ce sont ces mêmes Soviétiques qui forcent la main aux Allemands pour l'invasion de la Pologne en 1939, et ce sont aussi eux qui rendent Hitler antisémite et qui sont à l'origine de toutes les persécutions contre les juifs !

Tout ceci met quelque peu en cause la crédibilité de Patton et fait de lui quelqu'un d’étonnamment naïf, sans parler de l'intensité de ses préjugés, et peut-être même de sa santé mentale défaillante... Martin Blumenson, probablement embarrassé devant ce document, n'y fait même pas une discrète allusion et préfère le laisser intégralement de côté. C'est l'exigence de récursivité qui permet, par un sain doute, de prendre conscience de l'ampleur de ce qui a été dissimulé. Et on voit, une fois de plus, la nécessité de se baser sur les documents d'origine plutôt que sur les extraits rapportés dans les livres.

Voici le texte. Le surlignage correspond à ce que que Martin Blumenson cite dans les Patton Papers. Notez au passage comment sont omis 9 mots avec une remarque raciste (une de plus) sur les Russes et les Japonais.

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Et ceux qui seront arrivés jusqu'à la fin de cette note trouveront une remarque finale, elle aussi écartée par Martin Blumenson, sur Eisenhower qui est de tout coeur opposé aux blindés...

Saturday 10 November 2018

Les sources et le travail d'écriture historique

Bien que me sentant peu légitime pour parler de méthode historique, je note quelques points quant au travail sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Certains lecteurs de cette note, peut-être, en profiteront...

Le travail en histoire se décompose finalement en étapes successives :

1) Définir le problème auquel on s’attèle, le structurer

2) Rechercher des informations

3) Traiter ces informations

4) En tirer un texte communicable, écrire

Ces étapes sont plus ou moins itératives. Il arrive que la recherche d'information amène à affiner ou modifier la définition du problème, ou que leur traitement déclenche une recherche additionnelle. Le plus important dans la séquence est qu'elle commence par une structuration du sujet: on part d'un thème et on cherche des informations. Ce qu'il ne faut pas faire est partir d'informations pour essayer d'y trouver un thème. La bonne démarche, presque toujours, est top-down, et non bottom-up.

La recherche d'information, à mon sens, doit être portée par deux principes : récursivité et saison complète.

La récursivité consiste, pour les informations les plus importantes, à en rechercher la première occurrence. Je m'explique. La Seconde Guerre mondiale fait l'objet d'une telle littérature que les événements, les faits et leurs interprétations sont volontiers répétés dans plusieurs textes imprimés ou sur d'innombrables sites web. Or pour l'historien, il y a une énorme valeur à chercher d'où viennent originellement les descriptions et les interprétations: un point pour la première fois rapporté dans des Mémoires écrites 20 ans après la guerre pourra être traité différemment d'un autre pour lequel on trouve une trace exactement contemporaine de l'événement.

Les auteurs compétents donnent la source de leurs informations, ce qui permet au chercheur d'avancer rapidement dans ce travail de récursivité. De proche en proche, on finit par tomber, ou bien sur les sources primaires (archives, témoignages) - j'y reviens plus bas - ou sur des auteurs qui ne donnent pas leurs sources. Comme on s'en doute, ceux qui ne donnent pas leurs sources présentent systématiquement des problèmes de fiabilité. Oh, ils diront "que ça fait peur au public", "que ça n'intéresse personne", pauvres excuses plutôt que d'avouer qu'ils sont dilettantes. Pour le dire autrement: ils font du roman, de la "faction", et non de l'histoire.

Prenons un grand général américain, tiens, Patton. Le travail de récursivité pointe vite que de nombreuses anecdotes truculentes n'apparaissent dans la littérature qu'avec une biographie des années 1960, une biographie démunie de sources. L'auteur de cette biographie a-t-il fait une recherche sérieuse dont il n'a pas voulu détailler les sources, ou a-t-il romancé son manuscrit, en accordant du crédit à des rumeurs, voire en se permettant d'en inventer quelques-unes ? Seulement celui qui reconnaît les points "jamais auparavant évoqués" peut se faire un avis. En fait, un historien qui écrit aujourd'hui sur Patton, mais sans faire cette récursivité, se contentera de benoîtement répéter rumeurs et erreurs. Même s'il signe un manuscrit de plus d'un million de signes.

La récursivité amène très vite aux sources primaires, aux archives ou à l'histoire orale faite sur le moment. Il n'y aucune justification à ne pas aller jusque là. Une raison fondamentale est que le problème sur lequel on travaille aujourd'hui n'est sans doute pas le même que celui des prédécesseurs: on compte utiliser le document "source" de façon différente, et il faut donc y accéder sans se contenter de l'éventuel extrait mentionné dans un livre. Si on travaille, par exemple, sur la propagande en temps de guerre, on verra les productions cinématographiques avec un autre oeil que celui qui les cite pour analyser la carrière des acteurs.

La récursivité permet des trouvailles, même sur les sujets les plus éculés. Pour prendre un exemple lu dans un livre récent, c'est en cherchant quand apparaît pour la première fois l'idée de l'opération Citadelle, l'attaque allemande de Koursk à l'été 1943, que Roman Töppel identifie l'origine du plan, ce qui le conduit à interpréter différemment l'apport ou les objections des Manstein, Model etc. La genèse de Koursk était pourtant traitée dans nombre de livres, mais Töppel a fait l'effort d'aller à la source des informations.

Or il y a une autre raison, plus malheureuse, qui oblige à retourner à l'origine des informations. Il est fort banal, quand on va jusqu'à la source primaire, de prendre conscience qu'elle n'a pas été utilisée proprement par l'auteur qui s'y réfère. Telle citation qui semble une conclusion définitive vient en fait d'un texte plein de conditionnels. Tel ordre parfaitement clair est en réalité contredit à la ligne suivante. Tel court passage visionnaire est noyé au sein d'un texte complètement myope. Je dis "malheureusement" car ce phénomène devrait être rare; l'expérience montre qu'il est au contraire fort banal.

Celui qui n'a jamais fait l'effort d'aller jusqu'à l'origine des informations ne peut pas prendre conscience de ces limites. Il ne risque pas de voir qu'un document manque de sincérité, et croira au contraire que, puisqu'il est cité par un historien antérieur, ce document est parfaitement fiable. Probablement l'auteur qui n'a jamais cherché l'origine des informations ne sait même pas que ces limites existent: c'est du "unknown-unknown", de l'anosognosie.


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Ce qui m'amène au second principe guidant la recherche: de la même façon qu'il faut lire, plutôt qu'une page isolée, une bonne part d'un livre pour en saisir l'esprit, il ne faut pas dans les sources primaires se contenter de documents isolés mais en lire des séries complètes. On ne juge pas une série télé sur un épisode mais sur une saison complète.

Même si ce qui suit semble une évidence, il vaut la peine de le rappeler: un rapport de renseignement anticipe une attaque ennemie, qui justement survient trois jours plus tard. Ce rapport montre-t-il la qualité du travail de renseignement ? Très peu si 17 rapports précédents anticipaient cette même attaque ennemie et s'étaient tous trompés... Et très peu également si un autre rapport, non pas trois jours mais la veille de l'attaque ennemie, affirme que tout est calme... En réalité, bien plus précieux que ce qui est écrit dans un document à un instant t est de déterminer ce qui est nouveau et différent de ce qui écrit avant et après. Cela nécessite fatalement de lire des séries complètes.

Et oui, c'est plus de travail et c'est plus laborieux que de se contenter des trois lignes citées dans un bouquin...


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On me dira: "mais quand même tout ceci est bien compliqué, ça en fait des livres à consulter, et les archives ce n'est pas à portée de n'importe qui". Eh bien, que les paresseux cessent de vouloir faire les historiens!

Arrêtons-nous un instant sur l'accessibilité des documents.

Les sources secondaires, les articles, les thèses, les livres, sont évidemment plus simples d'accès. Il n'y a guère de livre "introuvable" : tout s'achète, et facilement, via le web; et ne parlons pas des versions électroniques, disponibles avec plus ou moins de respect du droit d'auteur... De plus, quelques bibliothèques géantes (BNF, Library of Congress, British Library...) regroupent quasiment tout ce qui est imaginable. On peut ne pas avoir pensé à un livre, mais il n'y a guère d'excuse à ne pas avoir pu consulter ceux qu'on a repérés, à commencer par tous ceux cités dans les bibliographies des auteurs précédents.

Et les archives? Les centres d'archives sont comparables à des bibliothèques publiques: n'importe qui peut s'y rendre, les formalités sont minimales, et les documents rapidement accessibles. Alors oui, il est plus difficile de travailler à distance, il faut généralement se déplacer[1]. Et cela demande un peu plus de temps et coûte un peu plus, surtout s'il faut se rendre à l'étranger. Mais il n'y a tout simplement aucune excuse à ne pas faire l'effort, et ceux qui prétendent que c'est trop difficile ou, variante, "que ce n'est pas vraiment nécessaire", voire "qu'on risque de se déplacer pour rien", révèlent seulement leurs limites.


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Mais il y a naturellement un autre obstacle: la langue. Si on ne maîtrise que le français pour travailler sur la Seconde Guerre mondiale, on tombe vite à court de sujets d'études. L'anglais ouvre un champ de documents gigantesque, sources secondaires comme primaires, et suffira bien au travail portant principalement sur les Alliés. Mais est-il crédible d'étudier les Allemands sans être le moins du monde capable de lire l'allemand? Tellement de choses sont traduites, y compris d'ailleurs des kilomètres d'archives traduites par les services de renseignement ou les historiens alliés, qu'on peut parfois aller très profondément dans la recherche avec seulement l'anglais.

Il n'en reste pas moins qu'étudier la Seconde Guerre mondiale en se privant des textes originaux en allemand est un grave aveu de faiblesse, surtout si on choisit de traiter spécifiquement des Allemands. Le lecteur a vu avec surprise et désespoir certains ne pas même s'en rendre compte: untel qui présente couverture par couverture les livres utilisés, mais sans mentionner aucun texte en allemand, tout en se vantant d'écrire spécifiquement sur l'armée allemande... Et quant au travail biographique, il est tout simplement absurde de vouloir traiter d'un personnage d'outre-Rhin sans être capable de lire par exemple ses écrits dans le texte, et de se contenter des traductions ou même des traductions de traductions (vous savez, la version française de la biographie en anglais, avec la traduction de la traduction des courriers à sa femme).

Alors oui, si on pousse ce raisonnement plus loin, faut-il parler japonais pour écrire sur le Japon en guerre? Le lecteur aura tendance à penser que c'est mieux, que c'est *beaucoup* mieux. Et puis, le lecteur se dit que, si Timothy Snyder, comme il le fait par exemple dans son admirable Terres de sang, est capable de lire le français, l'anglais, l'allemand, le polonais, le russe, il n'y aucune raison que les autres auteurs aient moins d'ambition...


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Un dernier mot sur les sources non écrites. Evidemment, le chercheur doit profiter de l'iconographie, des photographies, des enregistrements sonores et filmés, de l'étude des uniformes et des équipements. Ici aussi, le matériau n'est utile que s'il répond à une problématique posée a priori. Sinon, et c'est trop souvent le cas, il ne sert que d'illustration pour faire joli, ou de facilité pour masquer qu'un auteur n'a rien à dire.

Je dois illustrer le point: les photographies de soldats ou de matériel militaire abondent. Certains d'ailleurs les collectionnent, et il y a tout un filon de livres illustrés juxtaposant les photos de gros chars, d'avions, d'armements. Mais ces ouvrages tiennent de catalogues dont l'aspect répétitif fait penser à un autre type de littérature, et ne sauraient être confondus avec de l'histoire. La simple description de militaria, quel que soit le fétichisme que l'on mettre à déterminer la couleur exacte de la peinture de camouflage ou la position au millimètre de la plaque d'immatriculation, est par nature dénuée de la réflexion qui caractérise le travail d'historien.

Cela dit, que tire le chercheur sérieux de l'iconographie? Le cas le plus intéressant est celui de photographies dévoilant des informations systématiquement omises des autres types de sources, typiquement quand il y a illégalité : comportement en violation directe des règlements, présence dans l'armée ou sur le front d'individus ou de véhicules n'ayant pas le droit d'y être (par exemple des enfants, ou encore des soldats exprès vêtus de l'uniforme ennemi), et bien sûr les crimes de guerre ou contre l'humanité.

Mais sinon, on apprend juste que tel type de véhicule blindé était effectivement utilisé à tel endroit à telle période... Ce qui n'est pas grand chose, car les photographies sont souvent prises par des soldats avec leur appareil photo privé, ou par des reporters de guerre. Elles montrent donc un détail tel qu'il est visible de l'individu, généralement dans une situation "froide" plutôt qu'en pleine action. Il est exceptionnel, pour rester à l'échelle tactique, qu'une photo montre l'organisation d'une position défensive par une vue d'ensemble des installations, ou même la totalité du matériel disponible dans une unité. On a donc des images de micro détails qui n'apportent que... des micro détails.

Là encore, consulter des séries de photographies est nécessaire. Le lecteur est par exemple tombé sur des dizaines de photographies de Rommel prises par des quidams pendant la guerre du désert (1941-42). Aucune n'avait d'intérêt en soi, on voyait juste Rommel avec deux ou trois autres personnages en train de marcher. Mais l'accumulation montrait que Rommel portait toujours ses décorations, même dans les situations les plus tendues. On voyait aussi Rommel avoir très souvent la même pose, le même port de tête photogénique : on comprenait qu'il avait travaillé son image et s'était composé une allure, exactement comme un modèle qui devant l'objectif se place toujours de la même façon apprise et répétée. Et la simple masse de photographies montrait que Rommel, partout où il se rendait, était pris en photo par les simples soldats. Il était comme entouré de paparazzi, ce qui modifie la visualisation qu'on peut avoir d'un général en campagne. Tout ceci est certes sympathique mais, finalement, annexe.

Parmi ces sources non écrites, une vraie exception: authentiquement indispensable au chercheur en histoire militaire est le terrain. On change de niveau de compréhension et de finesse d'analyse quand on a pu circuler sur le champ de bataille. On voit alors des enjeux, des difficultés, des opportunités que le simple examen des cartes ne rend pas. Ah oui, ça demande de nouveau de voyager, mais puisqu'on doit déjà le faire pour les archives...

Note

[1] Des millions de pages sont disponibles sur le web, et on commence naturellement par là. Mais le chercheur "récursif" va aussi arriver à certains documents qui n'y sont pas, à condition bien sûr qu'il travaille "top-down".

Friday 15 June 2018

De Lattre, de Pierre Pélissier

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Etrange sentiment que donne cet ouvrage quand on lit pour se cultiver puis quand on re-lit attentivement.

La biographie du général de Lattre de Tassigny par Pierre Pélissier est, quand elle est publiée en 1998, la plus fouillée, la moins hagiographique, la plus objective. L'auteur détaille clairement les étapes de la vie du personnage et se permet régulièrement de discuter les récits communément admis, en posant des questions encore restées sans réponse ou en apportant d'intéressants éclairages. Pélissier souligne par exemple les trous chronologiques dans la vie de son personnage, par exemple une inhabituelle année sabbatique avant d'entrer à St-Cyr, ou des semaines à traîner à Londres fin 1943 au lieu de rejoindre Alger au plus vite comme de Gaulle le lui ordonne. Il n'hésite pas à pointer des épisodes complètement inventés vus dans des biographies précédentes.

Allant encore plus loin, Pélissier livre ses propres enquêtes. De Lattre est emprisonné en novembre 1942, après avoir tenté un semblant de protestation lors de l'invasion par les Allemands de la zone libre. Il s'évade quelques mois plus tard. L'auteur montre, en fouillant en détails les conditions de cette évasion, que le récit communément admis est une légende. Ce sont entre autres des visites sur place - toujours un salutaire effort de l'historien - qui lui permettent de comprendre les absurdités que ses prédécesseurs racontent. De même, mais cette fois pour confirmer la version habituelle des choses, Pélissier détaille bien les circonstances dans lesquelles, en 1934, de Lattre est interrogé par la commission parlementaire sur les événements du 6 février (quand les ligues d'extrême droite tentent de marcher sur l'Assemblée Nationale), et ses conclusions sont convaincantes.

Le lecteur est toutefois un petit peu troublé par d'autres choses. Un livre fouillé cite volontiers ses sources, or cette biographie le fait moins possible - l'expérience prouve qu'omettre les sources est toujours le symptôme d'une recherche incomplète ou superficielle. De même, si on voit de suite que pendant l'entre-deux-guerres il est des périodes où, faute d'avoir grand chose à dire, Pélissier brode sur le contexte plutôt que de se concentrer sur de Lattre, il est plus troublant que son réflexe de questionnement et de saine interrogation soit si inconstant, qu'il y ait tant d'épisodes où il oublie de le faire. Et l'auteur procède souvent par étranges insinuations, évoquant un nom ou un sujet qui apparaît n'avoir aucun lien avec de Lattre, sans qu'on comprenne ce qu'il veut dire. Par exemple, pourquoi tout d'un coup citer une lettre de Robert Brasillach sans rapport aucun avec l'activité de De Lattre ?

La seconde lecture a beaucoup plus troublé le lecteur, qui avait entre temps un peu creusé le sujet. Pourquoi Pélissier ne cite pas ses sources est graduellement devenu clair : parce qu'il aurait fallu expliciter, par exemple, que plusieurs pages pouvaient se baser sur un unique document, document de plus publié dans un recueil d'écrits de De Lattre - donc sans travail de recherche pour le compléter, le croiser, le critiquer, et sans même avoir eu accès à l'original. Parce que, aussi, Pélissier aurait dû reconnaître manquer de sources essentielles, par exemple qu'il n'avait pas eu accès au dossier personnel de De Lattre ni au verbatim des évaluations rédigées par ses supérieurs, ou qu'il n'avait fait quasiment aucune recherche dans les sources en anglais. Parce que, évidemment, cela aurait été pointer ses passages d'improvisation ou de pure spéculation.

Alors que Pélissier se pique parfois d'exactitude, soulignant par exemple que de Lattre arrive à Londres tel jour et non la veille, de nombreuses erreurs sont alors apparues. En se trompant sur la date d'une mutation, Pélissier place de Lattre, en 1915, au coeur d'une bataille qu'il n'avait pas vécue. Il s'emmêle dans les titres et les responsabilités du personnage entre 1940 et 1942, quand il est toujours dans l'armée de Vichy, dévoilant involontairement son manque de pertinence pour estimer la position et le rôle de son général pendant cette période particulièrement sensible. Et ce ne sont que les points qui me sont apparus...

Le texte apporte des choses sur des sujets précis tout en semblant écrit très vite sur d'autres points. Il est étrange, avec cette lecture attentive, de voir des instants de belle réflexion, des discussions bien amenées, juxtaposés avec de la quasi histoire officielle, de grands moments de vide, ou des passages de transition tenant du roman.

Sunday 17 September 2017

Patton, de Benoît Rondeau

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Ce livre est essentiellement une paraphrase de la biographie de Carlo d'Este, ou le bout à bout du journal de Patton, se contentant parfois de changer la formulation des phrases ou de les juxtaposer dans un ordre différent. Tout est montré à plat, sans qu'il n'en émerge rien, sinon nombre de passages au ton tellement hagiographique qu'ils en deviennent embarrassants. Au passage, l'auteur relaie des rumeurs et ajoute des erreurs, au point qu'on se demande s'il est capable du moindre recul face à ses sources, voire dans quelle mesure il maîtrise l'anglais.

Quelques exemples de "l'effet-Rondeau", la transformation d'une source, édulcorant, exagérant, ou avec contresens:

"I'll just have three things to tell him" =====> "je n'aurai que quatre choses à lui dire".

"...reading in the paper this morning..."

====> "...à la lecture de ce papier ce matin..." A force de ne plus lire de journaux...

"Because I want to go more than anyone else" =====> "parce que je veux aller plus loin que quiconque". Si loin qu'on arrive au contre sens.

Patton prévoit un plan pour "l'arrestation en masse de suspects (japonais) et leur internement"

===> Rondeau: "un plan pour interner tous les Japonais en cas d'attaque surprise"[1].: Que d'ajouts par rapport à l'original.

"That goddamn Yaqui shot at me and nearly winged me!"

====> "Ce fichu Yaqui m'a tiré dessus et m'a presque blessé". Une improvisation passant loin de la force de l'image que porte "winged me".

"...till I came up and stuck my white pistol in his face..."

====> "...jusqu'à ce que j'arrive et que je pose mon pistolet blanc sur son visage". Une caresse, presque.

"You say these outrageous things"

====> "vous tenez des propos déplacés". Mais que tout ceci est poli.

"The thing as I see it is to get a definite, simple plan quickly, and win by execution and careful detailed study of the tactical operation of the lesser units" =====> "La chose, telle que je la vois, est d'arriver à une étude détaillée de l'opération au niveau tactique pour les plus petites unités". Le point fondamental de la citation est omis, le reste traduit de travers.

"in trying to apprehend someone..."

====> "en appréhendant quelqu'un". Essayer ne suffisait pas.

"I should like particularly to be in position to beat Marshal Rommel because, since no one has licked him yet, I will get more credit when I do, and I feel perfectly confident that I will".

====> "j'aimerais tout particulièrement être en position pour battre Rommel. Personne n'y étant encore parvenu, j'en retirerai beaucoup de crédit en le faisant, et je suis parfaitement confiant que je peux le faire". On enlève le titre de Rommel pour faire plus familier mais on casse la phrase faute de savoir rendre le ton de "to lick". Et puis on a du mal avec les temps: "when I do", c'est du futur. Et "that I will", aussi.

"he can mesmerize troops into a high state of morale" =====> "il peut hypnotiser les troupes et leur remonter le moral". Pas assez de magnétisme pour avoir le moral à fond.

"The only tough nut is in your hands" =====> " la dernière difficulté est entre vos mains".

"If Ike crossed him, Ike might get canned" =====> "s'il s'oppose à lui, Ike pourrait être limogé". Que l'argot est bien rendu.


************

Soyons précis: le texte de Benoît Rondeau, s'il consiste essentiellement en une paraphrase de deux ou trois autres textes (et guère plus), n'est pas un plagiat. Sont de Rondeau et de lui seul les comparaisons avec Les prisonniers du Bounty, La charge héroïque, Les douze salopards, Beau geste ou Les tontons flingueurs. Les voir surgir au détour des descriptions donne un aperçu de l'imaginaire qui guide l'auteur et de la façon dont il substitut régulièrement les clichés cinématographiques à la recherche et à la réflexion.

Note

[1] Rondeau n'a naturellement pas poussé le travail jusqu'à lire le plan en question

Friday 12 May 2017

Patton, a Genius for War, par Carlo d'Este - Patton, A Soldier's Life, par Stanley Hirshon

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La lecture parallèle de deux épaisses biographies du général Patton me donne l'occasion d'une comparaison de leurs projets et de leurs approches. Deux livres, une note plus longue, et faite par un lecteur qui aborde ces textes avec, quasiment, l'oeil d'un professionnel...

Les textes de Carlo d'Este et de Stanley Hirshon sont publiés dans la même période, en 1995 et 2001. Les deux auteurs ont le même projet d'ensemble : une biographe complète du général, de sa naissance à sa mort, et s'étendant à sa généalogie comme à sa postérité. Les deux ouvrages se donnent de l'espace, 700-800 pages, complétées d'une centaine de pages de notes. Il s'agit de traiter toutes les dimensions de Patton, sans se limiter ni à une période ni à un thème. Avec cela, les livres racontent les mêmes épisodes, dans la même structure chronologique, avec les mêmes choix de chapitrage. Le ton est sérieux, objectif, réfléchi, et le lyrisme est laissé de côté. Car chacun tente d'écrire "LA" grande biographie de Patton, celle qui effacerait toutes les précédentes, et qui serait à la fois grand public et reconnue par le monde académique.

Or ces auteurs sont face à une difficulté de taille : comment faire du nouveau alors qu'en anglais une vingtaine de biographies de Patton sont déjà disponibles ? Les grandes batailles de Patton pendant la Seconde Guerre mondiale sont bien connues, mais aussi le reste de sa vie : sa participation à l'expédition punitive au Mexique en 1916, son rôle au Tank Corps en 1918, ses affectations à Hawaï, ses années dans la cavalerie, sa mort accidentelle... D'Este et Hirshon suivent tous deux les mêmes pistes : d'une part, revenir aux sources primaires, aux archives, pour trouver du matériel peut-être ignoré de prédécesseurs plus superficiels ; et proposer de nouvelles interprétations sur le personnage.

Les sources sur Patton ne manquent pas ; au contraire, elles abondent. Patton maintient une correspondance régulière avec son père, sa femme ou sa tante, et tous trois semblent en avoir conservé l'intégralité. Patton tient à plusieurs reprises un journal, rédigé de sa main, et qui nous est parvenu. Patton publie des dizaines d'articles qui donnent un accès direct à sa pensée militaire. Patton rédige enfin toutes sortes de rapports, de compte rendus d'opérations, d'ordres opérationnels, tous conservés.

Mais la difficulté est qu'un historien a déjà lu, trié et publié le gros de ces sources. Par les Patton Papers, sortis dans les années 1970, Martin Blumenson donne au grand public accès à une masse considérable des écrits publics et privés de Patton. Les deux volumes font environ 2000 pages. Surtout, ils ne consistent pas seulement en la reproduction de documents originaux mais ils ajoutent un narratif précis et parfois superbement écrit qui rappelle les circonstances de la vie de Patton et situe l'origine des documents[1]

Voyons comment d'Este et Hirshon tentent de faire mieux.

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Par réflexe, les deux auteurs reviennent aux documents source des Patton Papers plutôt qu'aux volumes publiés. Mais le travail de Blumenson est sérieux, les citations sont naturellement exactes par rapport aux documents originaux, les coupes touchent bien ce qui est sans intérêt. Fausse piste.

L'approche devient sensiblement différente quand on vient aux sources qui parlent de Patton sans être de Patton lui-même. Hirshon considère avec méfiance les sources secondaires comme les biographies des années 1960 antérieures à la publication des Patton Papers. Il y a par exemple une biographie à succès par Ladislas Farago qui a inspiré le film Patton. Ce texte ne cite pas ses sources. D'Este en tire quand même nombre d'anecdotes croustillantes ; Hirshon ne s'y réfère jamais. De même, Hirshon accepte les autobiographies d'acteurs (comme celle de Bradley), et encore plus les témoignages recueillis par les historiens militaires et précieusement conservés au fond des bibliothèques, mais rejette les ouvrages de témoins qui n'ont accès qu'à la petite histoire, comme le livre d'un aide de camp. A première vue, Hirshon ne reprend que ce dont il comprend les sources, tandis que d'Este a plus de flexibilité, au prix, peut-être, de moins de rigueur.

Mais Hirshon peut subitement oublier toute rigueur, ce qu'on ne comprend que si on lit le texte de Carlo d'Este en parallèle : il suffit qu'un texte n'ait pas été cité par d'Este, n'ait pas été repéré, lu, compris par d'Este, pour que Hirshon saute dessus et le considère comme absolument fiable. Ainsi d'un entretien entre Liddell Hart et un général américain peu connu, datant du printemps 1944, avec toutes sortes d'appréciations péremptoires sur les techniques des uns et des autres, et par exemple de vives critiques des Britanniques : l'auteur s'y réfère plusieurs fois hors de propos puis finit par une paraphrase complète sur 8 pages, dans laquelle il montre involontairement qu'il ne comprend absolument rien ni au développement de l'arme blindée ni à l'évolution des techniques opérationnelles entre 1940 et 1944[2]. Ailleurs, il y a un article inédit, et fort bien écrit, par un écrivain qui croise Patton ponctuellement : Hirshon en donne aussi la paraphrase intégrale sans qu'on perçoive en quoi c'était indispensable. Enfin, on voit Hirshon s'appuyer sur les souvenirs d'un correspondant de guerre - exactement le genre qu'il laisse d'habitude de côté - car il y trouve un témoignage sur l'état d'esprit de la troupe après que Patton gifle un soldat sans blessures apparentes dans un hôpital militaire. Le point n'est pas qu'un détail, mais fondamental à une interprétation de Patton qui structure le texte de Hirshon. Le lecteur reconnaît qu'il lui a fallu plus d'une lecture pour voir que l'auteur s'appuyait tout d'un coup sur le genre de matériau qu'il écartait par ailleurs...

Le plus frappant est que les deux chercheurs, si fiers de citer les lettres originales de Patton, ignorent totalement des sources faciles d'accès. On comprend à un moment que Carlo d'Este n'a pas fait l'effort de lire les articles que Patton écrit dans l'entre-deux-guerres, et se contente de citer la synthèse faite par un autre chercheur[3]... Et, comme Hirshon, il n'est pas allé dépouiller les archives militaires. Voici deux biographes qui n'ont pas consulté quoi que ce soit des documents des états-majors commandés par Patton, alors que rien n'en a été perdu !

Cela peut donner un narratif qui remplit l'espace sans grand chose de concret. Par exemple dans toute la préparation du débarquement en Sicile, avec comme seule source les journaux de Patton et de quelques autres, nos auteurs ne vont pas plus loin que "Patton assiste à telle conférence où sont aussi présents X, Y et Z" ou "il dit de nouveau que les Britanniques l'exaspèrent". Le cas peut être poussé à l'absurde. Tenez, par exemple, chez d'Este: Eisenhower se plaint à Patton d'avoir des rapports insuffisants, surtout par rapport à ceux venant des Britanniques. D'Este atténue de suite le reproche en citant un tiers qui estime que ces rapports, en fait, étaient aussi complets que possibles. Mais notre auteur n'est pas allé chercher les rapports en question pour en apprécier la substance, alors qu'ils ont certainement été archivés. Il est plus tard question d'un ordre d'Alexander à Patton dont la seconde moitié est délibérément ignorée: la substance du passage caviardée n'est pas citée, seulement le souvenir d'un officier d'état-major racontant avoir fait semblant de n'avoir reçu qu'un message tronqué.

Au total, certains types de sources sont intégralement exploités, tandis que d'autres sont largement ignorés.


****

A défaut d'avoir du neuf par la recherche, chaque auteur propose nouvelles interprétations du personnage.

Carlo d'Este est celui qui interprète le plus. Le lecteur le voit souvent avancer des hypothèses fragiles. D'Este explique par exemple qu'au début du 20ème siècle l'admission à West Point est très difficile, afin de justifier l'intense campagne d'influence que mène le père de Patton. D'Este se garde bien de vérifier si les camarades de Patton ont eu besoin d'un tel soutien. Quand Patton passe un moment en France, vers 1912, en allant de Cherbourg à Saumur, d'Este invente qu'il visite le bocage normand en anticipation des combats de 1944 (on ne savait pas que le bocage était une étape touristique obligée). Patton fréquente Eisenhower vers 1920 puis les deux hommes se perdent de vue jusqu'en 1939, mais d'Este affirme qu'ils maintiennent une correspondance régulière, dont il ne peut rien citer car elle aurait été perdue en 1939, lorsqu'une des malles de Ike disparut lors d'un déménagement depuis les Philippines. Il faut à la fois croire qu'Eisenhower avait emporté 15 ans de courriers en prenant un poste à Manille et qu'aucune des réponses qu'il aurait écrites à Patton n'aurait survécu. Ces points, qui restent mineurs par rapport à l'ensemble, révèlent les instants où l'auteur affabule. On se demande pourquoi il éprouve ainsi le besoin d'en rajouter dans la glorification de Patton.

Or deux autres thèses de Carlo d'Este sont plus structurantes. L'auteur est gêné par l'antisémitisme prononcé de Patton. Il aborde le point sur deux pages seulement, sans nier le racisme, mais en l'excusant comme un "lieu commun de l'époque", et allant jusqu'à invoquer l'affaire Dreyfus (dont on n'avait pas conscience qu'elle eut influencé l'opinion publique jusqu'en Californie) pour expliquer que Patton n'est là qu'un individu comme les autres. Evidemment, d'Este ne se demande pas pourquoi si peu des contemporains de Patton sont aussi antisémites que lui. Hirshon réfléchit davantage. Il constate que ses sources ne donnent aucun indice d'antisémitisme avant les 35 ans de Patton, mais que dans les années 1920 Patton fréquente davantage son richissime beau-père et que, peut-être, ses préjugés anti-juifs ou anti-italiens viennent de là. La belle-famille de Patton, traumatisée par une grande grève qui s'attaque directement à ses industries en 1911, considère qu'italiens et juifs sont les membres les plus dangereux des syndicats honnis. L'hypothèse de Hirshon est considérablement plus fine.

Carlo d'Este avance aussi que Patton était dyslexique. Pourquoi cela? Essentiellement parce que d'Este ne sait pas expliquer autrement les fautes d'orthographes qui émaillent les écrits de Patton. Et puis, il y a les résultats scolaires moyens de son héros. Patton double sa première année à West Point alors même qu'il avait passé un semestre dans une autre institution militaire auparavant. Même à son troisième essai, il reste devancé par un quart des primants. A la sortie de l'école, il est à peu près au milieu du classement bien qu'il semble travailler avec acharnement. Pour d'Este, la cause est entendue: Patton souffre d'un trouble dyslexique et sans cela, il aurait terminé parmi les premiers de sa classe.

Bien que l'intention soit cousue de fil blanc, l'hypothèse est innovante. Carlo d'Este appuie sa thèse sur un texte médical de 1984, mais, comme la compréhension du trouble dyslexique a considérablement évolué depuis 30 ans, son idée ne tient plus la route. Il y a des dyslexiques qui ont une capacité de lecture globale et de compréhension d'un texte excellentes et qui deviennent donc de grands lecteurs, comme Patton. Mais fort rares sont ceux qui ont aussi un tel goût pour l'écriture (journaux, lettres, articles, poésie...). Et comme la dyslexie touche d'abord la capacité non pas à comprendre mais à prononcer correctement un texte, on n'en voit guère qui apprennent par coeur des poésies ou des monologues de théâtre pour le plaisir de se les réciter... Enfin, Patton est très bien classé dans les formations militaires qu'il suit après la Première Guerre mondiale, et alors qu'elles réclament une large part d'écrit. C'est comme si sa dyslexie s'était "soignée", ce qui serait une grande première dans l'histoire de ce trouble. A raison, Hirshon, qui publie en 2001, rejette du revers de la main l'hypothèse dyslexique que d'Este énonce en 1995. Mais, sans trop s'avancer, le lecteur devine que nombreux sont les auteurs qui évoquent encore cette dyslexie de Patton...

Les hypothèses que Hirshon met en avant sont différentes. Hirshon n'est pas spécialiste en histoire militaire et il est surtout à l'aise pour trouver des liens sociaux ou financiers. Il rappelle par exemple la grande aisance financière du couple Patton en notant le montant dont chaque époux hérite de ses parents. Le père de Patton lègue environ 1 million de dollars à ses enfants (environ 13 millions de dollars de 2015). Et l'héritage que laisse le beau-père de Patton se monte à 250 millions de dollars (au cours de 2015). On ne peut croire, comme d'Este le suggère un moment, que les Patton aient jamais été dans la gêne. Hirshon arrive aussi à beaucoup mieux situer la famille de la femme de Patton au sein de l'aristocratie financière des Etats-Unis, et la rapproche volontiers d'un Ford, grand industriel viscéralement isolationniste et antisémite. Mais ces éléments, pour intéressants qu'ils soient, restent périphériques à Patton en tant que militaire.

Quand on en vient aux campagnes militaires, Hirshon peine à apporter quoi que ce soit, et est même occasionnellement confus voire en total contresens. Carlo d'Este explique beaucoup plus clairement ce qui se passe ou comment les décisions se prennent, et certains chapitres sur la capacité de Patton à entraîner efficacement ses troupes sont remarquables. Hirshon se rattrape sur ce qui entoure l'action. Dans une de ses thèses essentielles, il estime que les discours agressifs et orduriers de Patton finissent pas inciter la troupe à des exactions : le général ne peut pas annoncer d'un ton tonitruant qu'il faut maintenant tuer les allemands, brûler leurs maisons et violer leurs femmes sans que cela ait des conséquences sur le comportement des soldats en campagne : exécution de prisonniers, tirs sur foule de civils...

Au moins 2 massacres de prisonniers ont fait l'objet de procès, ce que d'Este évoque aussi. J'ai voulu comprendre comment chaque auteur abordait le point. Regardez les nuances:

  • Carlo d'Este parle de meurtre de prisonniers, sans autre détails. Hirshon donne une description précise de l'action, montrant comment sont abattus des prisonniers loin du front, alors qu'ils descendent d'un camion. D'Este édulcore, Hirshon choque.
  • Les deux auteurs évoquent l'hypothèse structurante, à savoir que les propos de Patton aient pu signaler que ces meurtres seraient tolérés. Hirshon fait comme si l'idée était de lui. D'Este la reprend des plaidoiries des avocats devant le tribunal militaire, et la compare de suite à la défense des généraux allemands à Nuremberg. Hirshon omet une source. D'Este veut déconsidèrer l'idée.
  • Sur la réalité des discours enflammés de Patton: Hirshon les lie à des discours plus anciens de Patton, aux Etats-Unis, et estime que le général s'adressait toujours de la même façons aux hommes. D'Este réduit le cas à un ou deux discours pour une seule division américaine, qui avait la particularité de n'avoir jamais encore combattu et demandait une motivation particulière. Hirshon cherche la généralisation, d'Este cherche à isoler le cas comme une exception.
  • d'Este estime que les troupes ont déformé et caricaturé les propos de Patton: il juxtapose la synthèse que fait un soldat ("pas de prisonniers") avec ce que Patton aurait dit. Hirshon déniche le témoignage d'un juge militaire qui, en demandant que le général fasse un correctif pour que personne ne croit qu'il s'affranchit de la Convention de Genève, montre le problème
  • d'Este décrit enfin, et longuement, des Allemands faisant semblant de se rendre pour reprendre les armes et abattre les soldats américains qui s'approchent d'eux. Il fait cet amalgame pour faire oublier que le cas incriminé est le meurtre à froid de soldats déjà faits prisonniers
  • Enfin, pour excuser Patton et ses troupes, d'Este trouve un exemple similaire sur le front de l'ouest (avec des Canadiens en Normandie), pour estimer que tout compte fait, abattre à froid quelques dizaines de prisonniers, c'est juste quelque chose qui arrive. Bref: beaucoup de bruit pour rien. Il ne se demande pas pourquoi il ne peut trouver aucun autre exemple...
  • Evidemment, d'Este n'évoque le point que sur trois pages. Hirshon le rappelle à chaque occasion, de sa préface à sa conclusion


***

Je termine ici cette longue note, que je pourrais encore compléter avec la campagne de 44-45. Tout en restant dans exactement les mêmes événements, les mêmes décisions, les mêmes comportement de Patton, Carlo d'Este est aussi laudateur que possible, Hirshon est aussi critique que possible. Ils n'arrivent pas à conclure par une synthèse solide - et c'est peut-être impossible étant donné les multiples contradictions de leur personnage. Mais il apparaît au lecteur que, bien que Patton ait été étudié encore et encore, il reste des dimensions complètes du personnage à défricher.

Notes

[1] Le lecteur d'aujourd'hui a la tâche encore plus aisée: la Library of Congress a mis en ligne l'intégralité des jounaux de Patton, version manuscrite et version dactylographiée. Un auteur se vantant de les avoir trouvés, lus et traduits n'a pas fait grand effort!

[2] En détails, pour les lecteurs intéressés: Liddell Hart a un agenda personnel chargé consistant à montrer qu'il est le seul à avoir compris les tanks, ce qui colore tout ce qu'il touche. Hirshon ne semble pas le savoir, et fait de grosses erreurs quand il présente le rôle de Liddell Hart à la fin des années 1930. Une des idées du général interrogé est d'avoir non 3 mais 4 bataillons de tanks par division, et Hirshon ne se rend pas compte qu'une réflexion vient d'avoir lieu dans l'armée américaine à ce sujet, pour justement réduire ces bataillons de 4 à 3. Cela ne touche toutefois que les nouvelles divisions et non les deux déjà sur pied. Bien sûr, le général cherche juste un prétexte pour avoir autant de joujoux blindés que ses 2 collègues dirigeant les "grosses" divisions. Enfin les jugements sur les Britanniques sont du "on m'a dit qu'on avait entendu que", donc juste des rumeurs - Liddell Hart est connu pour en faire son beurre

[3] Pour ce genre de chose, le lecteur contemporain triche carrément. Une bonne partie des articles de Patton est ici. L'article qu'utilise Carlo d'Este au lieu de se taper les 400 pages de Patton se trouve à cet endroit. Oui, l'internet, c'est déloyal.

Friday 3 March 2017

When the Odds were Even. The Vosges Mountains, 1944-1945, de Keith Bonn

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Ce livre utilise les combats peu connus des Vosges, ceux qui permettent la libération de Strasbourg en novembre 1944, pour y tenter une analyse de la performance de l'armée américaine à l'encontre de toute la littérature qui affirme que les soldats allemands sont, homme pour homme, bien supérieurs à leurs adversaires.

Le texte est particulièrement intéressant quand il analyse les enjeux, moyens et résultats de cette campagne des Vosges. Rappelons en deux mots la situation: à l'automne 1944, malgré les montages, les forêts, la météo calamiteuse, les fortifications, les Alliés parviennent à franchir le massif montagneux, à atteindre le Rhin et à empiéter sur la frontière allemande. Leur progression ne cesse qu'à cause de l'offensive des Ardennes. Keith Bonn redonne précisément vie au contexte. Sa revue exhaustive des armées ayant fréquenté le secteur depuis l'époque romaine rappelle que les Vosges sont si favorables à la défense qu'elles n'ont jamais été conquises de force. Son examen des caractéristiques tactiques souligne efficacement les avantages allemands, y compris dans l'exploitation des forts de la ligne Maginot conçus à 360 degrés. L'auteur s'est rendu sur place et cela se sent à chaque page.

Il en conclut que la situation tient presque exclusivement à la réussite de l'infanterie, blindés et aviation n'ayant qu'un rôle marginal, et va jusqu'à précisément quantifier les forces disponibles à chaque camp. Il en tire une conclusion essentielle: bien qu'ayant largement emporté la bataille, les Américains n'ont qu'une faible supériorité numérique, parfois de l'ordre de 1,3 : 1, un ratio si modeste que le terrain montagneux et l'organisation des défenses allemandes auraient assurément dû frustrer leurs attaques. Le point est d'autant plus intéressant que début janvier 1945 la contre-attaque allemande (opération Nordwind) échoue alors qu'elle dispose d'un ratio de force du même ordre.

Bonn cherche alors quelles raisons peuvent expliquer la réussite alliée. Il en retient trois: la cohérence de la troupe au niveau le plus élémentaire, dérivant de l'origine régionale soldats ou de leurs mois d'entraînement en commun; l'application ou non de la doctrine militaire; et la stabilité de l'organisation, les Alliés conservant les mêmes groupements d'unités et les mêmes commandants quand les Allemands ne cessent d'en changer.

Le lecteur apprécie cet effort de synthèse et la démonstration qui le précède, tout en prenant conscience que Bonn raisonne probablement à partir de grilles d'analyse dépassées. Le "groupe primaire" n'est plus l'explication incontournable de la cohérence de la troupe; ramener la doctrine allemande à Clausewitz est devenu hors sujet tellement Clausewitz est à présent compris comme confus; et cette doctrine allemande de 1936 n'a pas forcément été enseignée en tant que telle et n'est assurément plus la référence à appliquer à la situation de fin 1944; la doctrine américaine publiée en 1944, moderne et pertinente, ne suffit pas en soi à expliquer comment les cadres entraînés avec les versions précédentes s'en sortent dans les Vosges.

Et puis, Bonn ignore délibérément qu'une des divisions alliées impliquée dans la campagne n'est pas américaine. La deuxième division blindée de Leclerc tient pourtant un rôle clé en réussissant la phase d'exploitation, alors justement que les groupements blindés américains y échouent. Le lecteur est d'abord surpris, et d'autant que l'auteur n'a aucune difficulté à exploiter les sources françaises, avant de saisir pourquoi: la cohérence régionale des soldats, de leur entraînement, leur application de la doctrine américaine sont des facteurs qui s'appliquent mal aux Français. Considérer la 2ème DB demanderait à l'auteur de chercher d'autres interprétations, qui pourraient remettre en cause celles qu'il met en avant.

Cette critique apprécie l'effort de réflexion et l'originalité du sujet de Keith Bonn, mais doit préciser que le texte contient aussi des passages plus ennuyeux, comme les répétitifs rappels de l'histoire de chaque division américaine ou de chaque division allemande, ou le détail tactique de certains engagements. Ils font peut-être la matière de la moitié du livre mais sont suffisamment bien identifiés dans le texte pour que le lecteur puisse les lire en diagonale sans rien perdre des conclusions analytiques.

Et surtout, voir comment un auteur sérieux utilise les modes de pensée d'il y a 25 ans, et percevoir lesquelles de ces conclusions sont dépassées malgré la rigueur des déductions, rend modeste quant à ce que les modes de pensée d'aujourd'hui peuvent produire.

Friday 6 January 2017

Command Culture. Officer Education in the US Army and the German Armed Forces, 1901-1940, de Jörg Muth

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Une niche de l'étude militaire de la Seconde Guerre mondiale est la compréhension et la critique de la formation des officiers pendant l'entre deux guerres. Au-delà des aspects sociétaux de ces institutions, la question principale est bien sûr celle de la pertinence et de l'efficacité de ces formations : qu'y enseigne-t-on, par qui et à qui, et suivant quelle méthode?

Le livre de Jörg Huth frappe par deux aspects fort inhabituels. Le premier est dans les quelques lignes de remerciements qui ouvrent le livre: involontairement, l'auteur s'y décrit comme un doctorant plein d'aigreur, en dispute avec son université, et maladroit au point de se mettre à dos les archivistes des institutions qu'il fréquente. Rarement est-on ainsi mis en garde sur les préjugés d'un auteur envers son sujet, qui est, ici, un type d'enseignement supérieur.

L'autre originalité est la méthode comparative de Muth, mettant face à face les formations américaines et allemandes entre 1920 et 1940. Cette approche comparative lui permet des contrastes qui soutiennent avec force une critique impitoyable du système américain.

La formation initiale des cadets (17-21 ans) à West Point est inepte dans le fond comme dans la forme. Le cursus comprend environ 80% de sciences dures sans lien avec la chose militaire. Le corps enseignant, essentiellement recruté parmi les anciens élèves, et en pratique nommé à vie, est d'un conservatisme stupéfiant. L'ambiance de l'école est marquée par l'interminable bizutage infligé aux nouveaux venus, et qui, chez Huth, est le point emblématique de la culture de l'école. Pour l'auteur, West Point n'a tout simplement aucune valeur; même, c'est une nuisance.

A l'inverse, les lycées militaires allemands (Kadettenschulen), qui s'adressent aux garçons surtout à partir de 14 ans, sont conçus autour de la "valeur morale" et non en fonction de l'âge des élèves. La camaraderie entre promotions est encouragée et les diplômés ne sont définitivement officiers qu'après une période probatoire qui leur rappelle que leur formation ne suffit pas en soi. A 19 ans, ces jeunes officiers sont plus solidement formés que leurs homologues américains de 22 ans.

L'auteur applique sa méthode à l'échelon suivant de formation, destiné aux officiers prometteurs d'environ 35 ans, la Kriegsakademie et le Command and General Staff School. En étudiant quels individus suivent ces cours, Muth découvre que les Américains sont choisis par leur hiérarchie alors que les Allemands passent par un concours nécessitant des mois de préparation : même ceux qui n'entrent pas à la Kriegsakademie commencent à être formatés. Si les cours couvrent grosso-modo les mêmes matières, Muth insiste sur la différence fondamentale dans les méthodes pédagogiques. Les Américains enseignent une doctrine pour que les officiers aient un langage cohérent et des automatismes. La "school solution" est toujours privilégiée dans les exercices pratiques, et en dévier est prendre le risque d'être mal noté, avec de possibles conséquences sur sa carrière.

Les Allemands n'ont pas de doctrine aussi formalisée et enseignent au contraire qu'un problème n'a pas de solution unique. Ils privilégient la discussion entre élèves autour des différentes possibilités d'action. Là où les Américains cherchent à encadrer les techniques d'exécution, les Allemands insistent sur l'importance de déléguer aux subordonnés les modalités d'implémentation . Muth donne ainsi quelques clés sur la résilience de l'armée allemande en campagne : la formation encourage à considérer les problèmes du point de vue de l'échelon supérieur, ce qui facilite la tâche d'un officier devant remplacer son chef dans l'urgence ; insister sur l'esprit d'initiative encourage chacun à toujours se demander ce qu'il peut faire "dans l'esprit des ordres", sans attendre confirmation de la hiérarchie. La réalité est en fait à l'inverse du cliché sur les cultures nationales: ce ne sont pas les Allemands qui sont rigidement dans des règlements, mais les Américains.

L'ensemble du livre est une thèse claire et articulée aux observations stimulantes. On regrette que l'auteur veuille arriver à une démonstration si impeccable qu'il magnifie la valeur de la formation allemande, en en gommant, à quelques clauses de style près, tout ce qui pourrait en souligner des limites. Il rejette en note de bas de page les témoignages de ceux qui en ont détesté l'ambiance ou l'état d'esprit, en les qualifiant de cas isolés non significatifs. Il constate que les aspects idéologiques de l'enseignement sont inaccessibles à l'historien, les officiers allemands ayant de bonnes raisons de ne pas s'en souvenir dans leurs témoignages d'après-guerre. Le lecteur se rend vaguement compte qu'il pouvait s'écrire une histoire affreuse des lycées militaires allemands, et peut-être de la Kriegsakademie. Réciproquement, les avis positifs sur la formation américaine - il en existe, au moins sur son second échelon - sont aussi traités comme sans pertinence.

Ces biais sont toutefois explicites si on lit les notes, et ne nuancent que légèrement les conclusions essentielles sur les écoles étudiées. Plus problématique est que l'auteur ignore qu'il existe aux USA un troisième échelon de formation, le War College, sans équivalent en Allemagne, et dont l'étude soulignerait sans doute les lacunes allemandes. Muth a aussi du mal à lier les enseignements avec les pratiques concrètes en situation de combat, et sa façon de considérer que le leadership militaire se caractérise par la "présence au front" est trop réductrice pour être crédible.

Ce court texte, bien recherché mais facile d'accès, donne en un bloc une excellente perspective sur les deux systèmes de formation des officiers. La comparaison permet quelques trouvailles, et la thèse a la dose adéquate de provocation pour stimuler sans braquer.

Monday 14 November 2016

Les opérations germano-soviétiques dans le Caucase (1942-1943), de Boris Laurent

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Méconnus, les combats de 1942-1943 dans le Caucase sont d'une telle diversité qu'ils méritent bien de s'y pencher. Mais le livre de Boris Laurent est incompréhensible et, malgré de louables tentatives, échoue à mener la moindre analyse.

Les opérations à l’extrémité de l'avance allemande en URSS, lorsqu'à l'été 1942 les envahisseurs dépassent Rostov et menacent, au pied des contreforts du Caucase, les puits de pétrole soviétiques, sont d'une diversité oubliée. La campagne dure plus d'un an avant l'évacuation de la tête de pont allemande du Kouban, et voit successivement de grandes manœuvres mobiles et des combats de haute montagne, mais aussi des tentatives de bombardement stratégique sur les puits de pétrole, des débarquements soviétiques sur la côte de la Mer Noire, un grand pont aérien, une guerre de siège à Novorossiisk, de vastes combats d'aviation... Bien exposé, le sujet peut devenir passionnant.

Mais Boris Laurent fait une faute impardonnable en dédiant de longs passages au récit des plans et des combats sans fournir de carte laissant une chance au lecteur de suivre. Le texte inclut régulièrement des séquences de plusieurs pages où défilent numéros d'unités, localités et dates qui sont aussi abstraits que des identifications de planètes ou des listes de termes scientifiques. Les quelques cartes du livre sont simplement dupliquées d'autres ouvrages sans que Laurent ait jamais tenté de les accorder à son texte ni fait l'effort de dessiner celles dont il a besoin. La disposition des unités y est généralement omise. Et comme si cela ne suffisait pas, le texte a une chronologie défaillante, avec de fréquents retours en arrière, et préfère expliquer les mouvements en termes de "flanc droit" ou "flanc gauche" au lieu d'utiliser les points cardinaux, ce qui, dans un récit où les directions d'avance sont tout aussi bien nord-sud que est-ouest ou ouest-est, amplifie encore la confusion. Le lecteur n'a d'autre choix que de lire en diagonale ces récitatifs de combats.

Boris Laurent souhaite toutefois faire mieux que de répétitifs récits d'opérations. Il se dit régulièrement, "là, il faut faire le point", pour tenter un bilan, une conclusion, ou un petit essai contre-factuel. Mais souvent on est désolé qu'il n'arrive pas à faire autre chose que redire ce qu'il vient d'écrire, sans être capable de pousser la réflexion. On est content qu'il se pose certaines questions, par exemple sur la possibilité ou non de détruire les champs de pétrole soviétiques par bombardement, ou sur la pertinence de maintenir des unités dans le Caucase pendant que la bataille de Stalingrad fait rage, mais on est presque pris de pitié quand on lit ce qu'il en tire. L'auteur semble désespérément incapable de peser le pour et le contre d'une problématique. S'il faut décrire une opération, il énumère un ordre de bataille sans jamais aller jusqu'à en déduire un ratio de force ; s'il faut imaginer qu'un camp se concentre davantage à tel ou tel endroit, par exemple renforcer l'effort pour percer le siège de Stalingrad, c'est sans même se poser la question de ce que l'autre camp pourrait faire en réaction. Pour ne donner qu'une illustration, Laurent affirme que les Allemands auraient pu anéantir les puits de pétrole par un effort bombardement stratégique, sans se demander un seul instant quelle efficacité a jamais l'arme aérienne visant une cible industrielle (alors que la littérature sur l'impact des bombardement américains et britanniques contre l'Allemagne donne largement la réponse), et sans que lui vienne à l'esprit d'évoquer une possible réaction des Soviétiques. Cette superficialité est malheureusement systématique.

Avec ceci, il émerge une vague thèse du livre, qui consiste à ramener l'ensemble des choix, des développements, et bien sûr des défaites allemandes aux caprices d'Hitler. Quelques pages montrent chez Boris Laurent une certaine fascination pour tout ce qui ressemble à des "troupes spéciales", en fait toute unité qui a une désignation particulière, indépendamment de son rôle ou de sa pertinence : "SS Wiking", "Gebirgsjäger" (chasseurs alpins), ou le long développement sur un commando de saboteurs dont on finit par comprendre qu'il ne compte que 77 individus parachutés par petits groupes qui n'arrivent pas à saboter quoi que ce soit. Et dans le prolongement de cet intérêt aux technicités de l'armée allemande se trouve la version habituellement relayée par les mémorialistes allemands: "les chefs de la Wehrmacht ne parviendront jamais à faire entendre raison à Hitler". Mais davantage qu'une posture idéologique de l'auteur, j'ai eu l'impression que cela dérivait d'une incapacité à décomposer un problème et donc à imaginer une quelconque causalité alternative.

Un mot sur les sources, pour finir. Hors les longues digressions peu originales sur la situation générale de la guerre, les chapitres sur le Caucase lui-même sont essentiellement bâtis sur l'exploitation de trois livres en anglais quelque peu datés : un texte de 1968 par Ziemke, un historien militaire américain; les mémoires du maréchal Grechko, publiés en 1969 juste après que le témoin quitte la tête des forces du Pacte de Varsovie; et le texte de 1970 d'un vétéran de la Waffen-SS, Wilhem Tieke[1]. Construire un livre à partir de sources secondaires est tout à fait possible si on y apporte une problématique ou une réflexion. Tel n'est toutefois pas le cas ici.

Note

[1] Dans la bibliographie, ces trois ouvrages sont datés respectivement de 2002, 2001 et 1995, correspondant sans doute aux éditions que Boris Laurent a consultées. Mais il avait certainement remarqué qu'il s'agissait de textes bien plus anciens.

Saturday 22 October 2016

On the Psychology of Military Incompetence, de Norman Dixon

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Texte de 1977, cette étude de l'incompétence militaire se révèle terriblement obsolète et si pleine de préjugés qu'on peine à comprendre comment elle peut encore être ré-éditée.

Norman Dixon se propose d'étudier le commandement militaire en se concentrant sur les pires désastres et les ressorts psychologiques sous-jacents aux décisions des commandants en chefs. L'idée est sensée, comme l'auteur le souligne : ce n'est pas parce qu'on aime les belles dentitions qu'on ne doit pas étudier les dents cariées. Il rappelle quelques cas de grands désastres puis tente d'en trouver des ressorts psychologiques.

Les quelques exemples de désastres militaires, très anglo-centrés, sont résumés à grands traits en tentant de croquer les officiers généraux. Leur lecture provoque un malaise croissant à mesure que l'on prend conscience que Dixon utilise des références qui, si elles étaient peut-être crédibles en 1977, sont le plus souvent devenues sans valeur : les vantardises de Liddell-Hart sur sa contribution à la doctrine blindée, les réflexions fragiles d'Alistair Horne, les textes exclusivement à charge de Correli Barnett, Benoist-Méchin pour parler des français, etc. Le lecteur même légèrement familier des sujets se rend à chaque fois compte que la compréhension des batailles, de Verdun à Market-Garden en passant par Tobrouk 1942, n'a aujourd'hui plus rien à voir avec ce que Dixon en raconte. Et puis, Dixon semble manquer du recul le plus élémentaire, par exemple en se contorsionnant pour affirmer le refus de toute innovation pendant la Première Guerre mondiale : beaucoup d'artillerie, mais "ça ne peut pas être nouveau"; des gaz efficaces mais "juste au centre et pas sur les flancs" ; des chars en percée mais "sans pouvoir transformer l'effort en exploitation" (comme si l'utilisation sur le terrain d'une nouvelle arme aurait dû être dès la première fois décrite par une doctrine complète). Il ramène de façon lourdingue les événements militaires à des cas simplistes dans lesquels les chefs prennent des décisions platement absurdes.

Les modèles psychologiques auxquels se réfère ensuite Dixon pour expliquer les déficiences des militaires sont tout aussi dépassés, certains semblant d'ailleurs n'avoir été qu'un effet de mode : l'intelligence ramenée aux notes à l'examen d'entrée de l'école des cadets ; "tout se joue avant 6 ans" pour expliquer le comportement d'hommes formés par 30 ans de carrière militaire ; le psychique développé chronologiquement par l'instinct puis intelligence, puis le sens moral ; etc. Mais malheureusement le texte ne fait pas que s'appuyer de bonne foi sur des modèles obsolètes, non seulement parce que Dixon les décalque abusivement sur le monde militaire en extrapolant ce qui concerne un individu donné à ce qui touche une culture et des organisations complètes, mais aussi parce qu'il parsème ses paragraphes de tellement d'idées reçues et de préjugés, et se réfère avec une telle désinvolture à des anecdotes ou des légendes urbaines, qu'on n'a en fait qu'une vaste psychologie de comptoir - et empirant à mesure que l'auteur compare la carrière des militaires avec celle des prostituées ou développe une théorie sur le refus par les militaires de tout ce qui semble efféminé[1].

Il n'émerge pas de thèse claire du texte sinon que "l'incompétence militaire" (d'ailleurs jamais définie proprement) tient à la personalité autoritaire de ses membres. Si découvrir que l'armée attire plutôt les personnes à l'aise avec l'autorité, pour la subir comme l'exercer, n'est pas aller beaucoup plus loin que l'évidence, Dixon se voit bien embêté d'avoir autant argumenté que l'incompétence militaire tient à des facteurs psychologiques innés et universels à toutes les cultures. Il finit dans la dernière partie du livre par se demander comment les Britanniques ont jamais pu gagner des guerres. Mais il ne tente de pas de trouver d'explication, et se contente du portrait de quelques personnalités, en commençant par une vingtaine de pages de clichés sur la personnalité autoritaire chez Himmler et Hitler - qui ne sont pas des militaires... - suivis de quelques mots mêlant anachronismes, superficialités et tentative d'interprétation par la vie sexuelle sur Wellington, Napoléon, Rommel et deux ou trois autres.

Un passage révèle inconsciemment l'attitude suffisante de l'auteur : pour décrire l'archétype de l'officier, il n'a rien de mieux à offrir que le personnage d'un roman de gare des années 1930. En fait, Dixon n'a jamais observé les enjeux, difficultés et possibilités d'un commandant militaire. De son texte on ne peut rien tirer, et de ce livre, il n'y a qu'une chose attirante - le titre.

Note

[1] (idées reçues) autrefois le combat était davantage un affrontement physique qu'intellectuel (au niveau des généraux aussi ?) ; la guerre convient mieux à des espèces animales moins évoluées que la nôtre (ah, les animaux font la guerre ?) ; la guerre d'usure est trop coûteuse et donc signe d'incompétence (comme la victoire Viet-Minh contre les Américains le démontre) ; les troupes japonaises n'avaient pas d'instructions sur comment se comporter si faits prisonniers et livraient donc de nombreux renseignements quand c'était le cas ; la bravoure est d'abord la crainte de paraître lâche ; l'asthme est une maladie psychosomatique ; (cliché) on voit des amiraux au garde à vous, raides comme des piquets, la main à la visière dans le plus impeccable des saluts pendant que leur navire s'enfonce lentement sous eux (dans les bandes dessinées, certainement) ; (légende urbaine) le niveau des candidats à Sandhurst était si bas que les examinateurs accusèrent un candidat qui connaissait son cours d'avoir triché

Thursday 18 August 2016

Le jour où l'Amérique a vu la guerre. Tarawa 1943, de Cyril Azouvi

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Ce court livre traite de la perception qu'a le public américain de la bataille de fin 1943 pour Tarawa, un ilot du Pacifique, quand pour la première fois la censure autorise la publication de photographies montrant avec un nouveau niveau de réalisme le conflit contre le Japon.

Le texte de Cyril Azouvi s'intéresse seulement à la perception qu'a le public de la bataille, et non à la réalité. Son matériau est fait des reportages publiés dans les journaux américains, des conférences de presse organisées par les généraux, des éditoriaux des analystes en chambre, des films diffusés à partir des images prises directement pendant l'action. L'auteur explique le choc de ce nouveau réalisme, les polémiques sur le niveau de pertes puis la prise de conscience qu'il ne s'agit que d'une première étape avant des pertes autrement plus lourdes. Il rappelle que l'idée d'utiliser à l'avenir des gaz de combats pour anéantir les défenses japonaises sans exposer les soldats américains fait consensus au sein des commentateurs, si bien que la bombe atomique ne nécessitera ensuite guère d'explication.

Si l'auteur insiste sur le tournant que constituent les images de Tarawa, il peut par instants lui manquer une vue de l'opinion "avant" Tarawa qui lui permettrait de trier ce qui est authentiquement nouveau (cruauté, morts au combat, difficulté de l'effort à venir etc.) de ce qui est davantage dans la continuité (par exemple déshumaniser l'ennemi pour justifier de le traiter aux gaz).

Il n'empêche, le livre d'Azouvi est court et limpide, sur un sujet doublement original (Tarawa + l'opinion publique américaine), et il nourrit efficacement la réflexion sous un angle dont on n'a pas l'habitude. Un petit ajout utile et bien fait à l'histoire du conflit.

Sunday 3 July 2016

The Germans in Normandy, de Richard Hargreaves

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Bien que publié en 2006, The Germans in Normandy est un texte à l'ancienne qui par une bête accumulation de témoignages perpétue une vision dénuée de toute réflexion de la campagne de Normandie.

La structure que choisit Heagreaves est chronologique plutôt que thématique, et son projet est de donner le ressenti au jour le jour des combattants. Son livre se base essentiellement sur les témoignages des officiers allemands, que ce soit dans des Mémoires publiés après-guerre ou dans les quelques journaux intimes préservés - comme celui de Goebbels, largement cité. Ces choix rendent le texte confus et répétitif. Confus car la parole passe, au gré des témoignages disponibles, d'une zone à l'autre du front ou d'un étage à l'autre de la hiérarchie sans qu'il soit possible au lecteur de s'y retrouver ; répétitif en ce que les descriptions des bombardements subis ou des difficultés à se déplacer à cause de l'aviation alliée sont nécessairement redites par chaque témoin, faute d'avoir été traitées une fois pour toutes dans un moment thématique.

Cela est d'autant plus problématique que Heagreaves ne met jamais en perspective les points de vue rapportés. Sa recherche est pourtant fort sérieuse, faisant le tour complet des témoignages publiés, y compris ceux non traduits en anglais, en les complémentant de quelques sources primaires comme les journaux de marche d'unités ou les articles de la presse officielle allemande. Mais les témoignages ne sont jamais questionnés, et les problèmes qu'ils soulèvent jamais mis en évidence. Les récits étant interchangeables, le livre n'offre par exemple aucune clé pour comprendre pourquoi telle attaque alliée échoue quand telle autre réussit quelques jours plus tard (Goodwood vs. Cobra). Au niveau micro, l'auteur ne questionne rien, même le trivial. Ainsi le jour du débarquement, Speidel, le chef d'état-major allemand, est alerté à 2h du matin, mais n'émet ses premiers ordres qu'à 10h du matin, et Heagraves ne se demande pas pourquoi un tel délai, peut-être parce qu'il faudrait évoquer l'hypothèse que les officiers allemands sont retournés se coucher.

L'impression générale que l'on retire à la lecture de The Germans in Normandy est donc celle traditionnellement décrite par les soldats et officiers allemands : mise en évidence de la domination aérienne alliée, systématiquement rappelée ; masse de chars et d'obus jetés à la tête des allemands pour dominer le champ de bataille par le matériel ; hiérarchie impuissante ou coupée de toute réalité. A aucun moment n'est-il suggéré que cela est aussi, pour les vétérans de la Wehrmacht, le moyen d'éluder les faiblesses tactiques ou doctrinales de leur armée de terre et d'excuser d'avance tout ce qui peut suggérer un moral chancelant. Bien au contraire: Outnumbered the Landser always was in Normandy, but never outfought, écrit Heagraves en dévoilant sa thèse dans ce qu'elle a de primitif.

Faute de faire le travail d'historien consistant, au-delà de l'accumulation bien faite de sources, à les questionner et à réfléchir à leur signification, Heagraves se contente d'ajouter une couche de peinture d'une couleur indiscernable de celles qui précèdent.

Thursday 21 April 2016

La vie mondaine sous le nazisme, de Fabrice d'Almeida

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Aspect évident mais curieusement laissé inexploré de l'histoire du nazisme, la façon dont le pouvoir totalitaire s'assure du soutien des élites sans avoir à mener une dure répression fait ici l'objet d'une étude impeccable.

Contrairement à ce que son titre suggère, ce livre de n'a rien de frivole. Fabrice d'Almeida bâtit sa recherche sur l'exploration d'archives à l'apparence bénigne, comme les cartons d'invitation, l'ordonnancement des convois de voitures entre les résidences des ministres, les grilles de salaires consenties aux artistes, ou les listes d'anniversaire tenues par les Affaires Etrangères ou la SS. Il s'attache alors à cerner quelle population est régulièrement conviée aux mondanités, en quoi celles-ci consistent, et comment elles servent le régime.

Le texte présente ces aspects par touches successives, décrivant aussi bien les continuités que les ruptures dans les faits sociaux de l'élite. Certaines formes de mondanités s'éteignent - les "salons" tenus par les dames, les cercles qui ont une touche même vague d'universalisme (comme le Rotary) - quand d'autres perdurent ou se développent, comme l'opéra, la chasse, ou les courses de voitures. Le régime prête une attention soutenue à ces "mondanités", qui sont intégrées à l'effort général de propagande, en visant à être plus luxueuses, plus intenses, plus grandes que ce qui peut se faire à l'étranger. Il faut faire envie ou impressionner les alliés potentiels, qu'ils soient d'Allemagne ou d'ailleurs, et faire peur aux autres.

Ces nombreux faits "mondains" permettent progressivement d'habituer les élites au cadre de pensée nazi. En étant convié à ces événements prestigieux ou impressionnants, les individus s'imprègnent des références et idéologies, tout en étant amadoués par la sociabilité de leurs hôtes. Les multiples cadeaux symboliques comme financiers distribués par les plus hauts dirigeants, tout comme les régimes de faveur (exemptions fiscales, attribution de logements de prestige...), éloignent de plus ces élites de la réalité du nazisme. "L'opulence relative qui règne dans la plus haute société laisse dans l'ombre les difficultés rencontrées par les plus pauvres pour accéder aux produits de base, pourtant largement subventionnés". Comme l'explique d'Almeida, il ne s'agit pas exactement de corruption, mais plutôt d'obligations sociales envers ceux qui ont fait une invitation ou remis un cadeau qu'on ne pouvait se permettre de refuser. Le tout est un clientélisme à grande échelle.

Plusieurs passages s'intéressent particulièrement aux privilèges des hauts dignitaires, dont d'Almeida détaille les salaires, les résidences haut de gamme, les collections de tableaux "réunies" en un temps record, ou la domesticité. L'auteur porte une attention particulière aux adjudants d'Hitler, qui par leur accès quotidien au dictateur et leurs menues responsabilités détiennent une influence bien plus importante que ce que leur position dans l'organigramme de l'Etat suggère. Insister sur la réalité des avantages de ce petit cercle rappelle l'aspect fictif de la politique "vers le peuple" du régime.

La présentation de ces éléments est claire, facile à suivre, limpide, et jamais ennuyeuse. La bonne organisation du texte en sujets séparés lui permet de ne pas se répéter et de ne pas lasser le lecteur. Et l''écriture, directe et précise, s'efface efficacement pour mettre le contenu en avant.

Une limite est peut-être qu'on ne discerne pas en quoi cette politique mondaine est différente de que ferait un autre régime autoritaire. L'aspect systématique ou le professionnalisme de l'approche sont notés ici ou là, mais sans qu'on puisse distinguer en quoi ce travail administratif efficace est spécifique à l'Allemagne des années 1930. On pardonne toutefois à l'auteur de n'avoir pu mener de comparaison détaillée avec d'autres pays tellement sa Vie mondaine sous le nazisme est originale et parfaitement présentée.

Friday 8 April 2016

Les Français sous les bombes alliées, de Andrew Knapp

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Malgré un gros effort de recherche, Andrew Knapp peine à intéresser à ce sujet secondaire de la Seconde Guerre mondiale que sont les bombardements alliés touchant la France. Son texte, pourtant bien structuré, reste d'un certain ennui et souffre d'erreurs de style le rendant pénible.

Entre les attaques contre les industries collaborationnistes et la destruction systématique des ouvrages d'art et des transports ferroviaires avant le débarquement en Normandie, les bombardements alliés font environ 47 000 victimes civiles en France. Bien que les dégâts touchent des centaines de villes, le phénomène est largement absent de la mémoire collective, à part dans des localités extrêmement atteintes telles Le Havre ou Caen. Knapp décortique ce phénomène en suivant une approche thématique bienvenue tellement une chronologie bombardement par bombardement aurait été soporifique. Il rappelle la doctrine et la pratique des bombardiers stratégiques alliés, notant, contrairement aux attaques contre l'Allemagne, que les Britanniques ont tendance à être plus précis que les Américains. Il décrit la mise en place des protections des populations, en distinguant le préventif du curatif, et en détaillant la politique de défense passive telle qu'elle est définie bien avant guerre. Et il rappelle l'évolution de l'opinion de la population, qui passe de bienveillance jusqu'en 1943 ("bombardement = mal nécessaire") à manifeste hostilité quand les attaques s'intensifient les semaines précédant le débarquement.

L'auteur s'appuie sur une recherche qui est un des intérêts du livre. Il décortique non seulement les archives de la RAF mais explore aussi beaucoup d'archives françaises départementales ou municipales, ce qui est peu commun. Il manque juste les sources allemandes, qui donneraient le point de vue de l'occupant en particulier sur certains efforts de Vichy - Knapp ne lit probablement pas l'allemand. Cette recherche ne compense toutefois pas certaines lacunes d'analyses. Trop souvent le texte ne fait que présenter un exemple et un contre exemple de comportement (telle ville prépare des abris, telle autre ne fait rien ; tel bombardement est précis, tel autre arrose très loin de sa cible etc.) sans qu'un effort de quantification permette d'aller au-delà de ces illustrations. Il y a pourtant moins de 1000 missions de bombardement contre la France, et chacune laisse des archives précises, si bien que Knapp avait tout pour construire une base d'analyse détaillée d'où, avec un poil de savoir faire statistique, il aurait tiré des enseignements plus profonds.

Le style du texte est problématique au point de susciter une vraie gêne au lecteur. Le problème est tout simple: l'auteur abuse du futur simple, ce qui casse sans arrêt le rythme de sa prose. L'incapacité à se tenir à une conjugaison stable donne des paragraphes où on voit 4 temps en 3 phrases, et malheureusement ceci est la règle et non l'exception. Rarement un tel irritant a autant handicapé un livre. On ne retrouve un minimum de confort de lecture que dans les deux derniers chapitres, car ceux-ci sont faits de témoignages qui, eux, sont bien écrits.

Le louable travail de Knapp ne rend malheureusement pas son texte fluide et profond au point d'en faire plus qu'un livre anecdotique.

Monday 28 March 2016

Nouvelle histoire du Premier Empire, tome 4: Les Cent-Jours

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Thierry Lentz termine sa tétralogie par un volume fouillé dans lequel il met en évidence combien quelques mois d'absence suffisent à ce que l'Empereur, de retour d'Elbe, soit en complet décalage avec la société. Il rend les Cent-Jours un épisode sans mystique ni geste héroïque, et dont l'histoire du pays se serait bien passé.

De nouveau, Lentz préfère à raison une structure thématique à une stricte chronologie. Le Congrès de Vienne est par exemple intégralement expliqué sans que le retour de Napoléon interrompe le texte par un quelconque effet de manche. L'auteur reprend ensuite son texte au printemps 1814 pour décrire la première restauration, en en agençant parfaitement les différents éléments. Il excelle toujours dans la présentation des manœuvres diplomatiques et politiques, que ce soit à Vienne - les passes d'armes entre Metternich, Talleyrand et Alexandre sont superbement détaillées - ou dans les jeux de pouvoir entre les divers parlements et Napoléon ou Louis XVIII. La revue de l'évolution de la société française, qui accepte sans mal le retour du roi et vit comme une libération la suppression de toute censure sur la presse, est un autre réussite. Seul le chapitre sur la vie quotidienne de Bonaparte à Elbe détonne quelque peu tellement la méthode de l'auteur s'applique mal à un sujet si microscopique.

La thèse du texte est que malgré l'ineptie de la politique de Louis XVIII - ministres choisis à contresens, gestion fiscale technocratique, protocole risible, ambiguïtés contre-productives sur le clergé ou les biens nationaux, mise au ban des anciens militaires, stupéfiante lâcheté personnelle du roi et de son entourage etc. - personne ne souhaite le retour de Napoléon. Bonaparte reprend le pouvoir grâce au soutien des militaires qu'il croise sur son chemin (et d'eux seuls) et est sinon fraîchement accueilli par toutes les autres strates de la société. Les pages sur l'incapacité de Napoléon à imaginer d'autre légitimité que celle que lui donneraient d'hypothétiques victoires militaires sont parmi les plus fines du volume. Les 4 jours de la campagne de Waterloo sont parfaitement expliqués, en clarifiant quelques idées reçues et en ramenant bien la responsabilité des choses au chef plutôt qu'à un quelconque de ses subordonnés.

Dans ses conclusions, l'auteur s'appuie souvent sur les auteurs des deux siècles précédents : il donne à la fois l'impression de faire le tour de l'historiographe et d'avoir une certaine distance par rapport aux jugements, comme s'il ne s'appropriait jamais tout à fait ce qui était dit, tout en choisissant soigneusement les extraits présentés. Il s'agit là d'une façon élégante de modérer son propos, même si petit à petit on se demande qui se cache derrière le masque.

Ce volume final de la Nouvelle histoire du Premier Empire est tout aussi nécessaire que les deux premiers. Avec sa présentation impeccable, et son écriture fluide qui coule sans difficulté sur des centaines de pages, on ne peut que chaudement en recommander la lecture.

Thursday 17 September 2015

The Battle for the Ruhr, de Derek Zumbro

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Derek Zumbro livre, sur la phase finale des combats de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête du coeur de l'Allemagne par les armées américaines, un texte à l'apparence sérieuse et recherchée mais dont la lecture rend progressivement inconfortable jusqu'à ce que la thèse odieuse de l'auteur éclate dans le dernier chapitre.

Les opérations militaires sur le front occidental en 1945, passé la bataille des Ardennes, sont un sujet délaissé de l'historiographie. Derek Zumbro choisit de porter son livre sur cet aspect militaire, et spécifiquement sur les récits de témoins ou de soldats. La stratégie, l'état des forces, les alternatives et les choix de commandement sont à peine esquissés, au profit d'un bout à bout de petites histoires, tirées d'une quinzaine d'entretiens que l'auteur mène en 2002 et de la paraphrase de nombreux livres d'histoire régionale disponibles en allemand. Il est heureux d'avoir en un tome une vue de ces dernières sources, parfois difficiles à trouver et en général limitées à une région ou à une localité.

Cette accumulation d'anecdotes ôte néanmoins au livre tout rythme, d'autant que les récits sont mêlés dans une prose continue et couvrent typiquement 5 à 10 pages, riches en détails mais dont l'intérêt ne justifie que rarement l'ampleur - surtout quand il s'agit de témoignages où il ne se passe presque rien (ainsi du récit d'un général envoyé porter un message à Berlin et qui, une fois introduit dans la salle de conférence avec Hitler, reste muet). Malgré une certaine fluidité d'écriture et quelques réussites, comme ce bourg déclaré "ville ouverte" grâce à un officier médecin, la répétition des "derniers jours d'action à Paderborn avant d'être prisonnier" lasse et on se met à lire en diagonale.

Le lecteur critique se trouble de constater que si Zumbro rappelle systématiquement dates et lieux, il ne recoupe jamais ses récits avec d'autres sources, à commencer par l'exploration des documents des unités alliées faisant face aux témoins[1]. Il interroge par exemple le colonel Reichhelm en 2002, un membre de l'état-major de Model, et ne rapproche pas ses propos de ceux que le même livre aux Américains immédiatement après la fin de la guerre[2].

Le même lecteur critique en vient même à s'inquiéter quand il observe que du panorama des témoignages sont totalement absents les points de vue autres que soldats du rang et habitants locaux: pas de récit de travailleur forcé (polonais, russes, italiens, français), de rescapé de camps de prisonniers, de soldat américain ou de tout ce qui pourrait donner un ton moins "victimatoire". Le personnel politique nazi est perçu comme aussi étranger que les soldats alliés, et aucun cas de répression policière n'est développé sur plus d'une phrase alors que plusieurs pages détaillent le cas d'un prisonnier allemand sommairement abattu par un soldat américain. Chez Zumbro, population et dirigeants ne sont que toutes petites gens raisonnables et dénués de pouvoir.

Mais il n'est pas besoin au lecteur d'être critique pour comprendre, dans le dernier chapitre, la thèse de l'auteur. Evoquant l'immédiat après-guerre, Zumbro signale enfin qu'il y a des populations déplacées et des rescapés de camps: les premiers ne sont que des bandits, les seconds des... truqueurs et des privilégiés. La seule chose qu'il note est que les Juifs (enfin, les quelques survivants) reçoivent davantage de nourriture que la moyenne de la population allemande, et qu'il y en a qui choisissent de garder leur pyjama rayé pour pouvoir fréquenter les journalistes alliés - quels manipulateurs! En citant là-dessus un des passages les plus crassement antisémites du journal de Patton, Zumbro, après s'être retenu sur 390 pages, confirme dans ses dernières lignes que son projet tient d'une idéologie ignoble.

Notes

[1] Il n'y a qu'une exception: la mort d'un général de division américain dont la jeep, égarée sur la ligne de front, tombe nez à nez avec un char lourd allemand. Une commission d'enquête américaine détaille ensuite ce qui arrive exactement. Zumbro souligne qu'il ne fallait pas blâmer le soldat allemand ayant fait feu

[2] .Reichhelm rédige un manuscrit de 70 pages (qu'on trouvera ici). Les commentaires qu'il fait alors sur Model sont forts différents de ce qu'il raconte plus de 50 ans après à Zumbro...

Tuesday 12 May 2015

City Fights, de John Antal et Bradley Gericke

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Ce texte, conseillé par un concepteur de wargame, propose une douzaine de monographies couvrant toutes les situations de combats en ville d'une certaine envergure. Inégal comme tout recueil d'articles, le livre contient plusieurs cas fort originaux et trouve sa cohérence dans la diversité et l'exhaustivité des situations présentées.

Le combat urbain, est-il rappelé via Sun Tzu, doit d'abord être évité tellement il est problématique pour l'assaillant. L'ouvrage illustre le point par des récits et retours d'expérience impliquant aussi bien des forces régulières que des partisans ou insurgés: bataille urbaine choisie par deux armées régulières (Budapest 1945, Manille 1944), insurgés délogés par une armée (Varsovie 1944) ou armée délogée par des insurgés (Jaffa 1948), coup de main réussi (Troyes, 1944) ou dégénérant en bataille d'attrition (Seoul 1950), enfin bataille de rencontre (Hue, 1968). Les exemples vont chercher bien au-delà des cas les plus évidents pour proposer un panel d'une rare originalité: on n'avait guère vu d'analyse des 2 jours d'escarmouches dans Troyes, de la bataille d'Aschaffenburg en Avril 1945, ou de l'engagement de quelques centaines d'irréguliers pendant la guerre d'indépendance israélienne.

Incidemment, le texte provoque une réflexion sur comment présenter de façon vivante et stimulante un récit de combat. Chaque article se développe de la même façon: rappel du contexte, description des combats urbains, enseignements. La répétition lasse vite et on peut préférer lire un chapitre de temps à autre que tout vouloir avaler à la suite. Deux pièges d'écriture surviennent: entrer dans le détail des combats quartier par quartier, ce qui perd le lecteur sans apporter à la réflexion; décrire longuement le contexte pour tenter de masquer le peu de choses à dire sur les combats urbains eux-mêmes. Le meilleur choix reste d'appuyer la description sur les techniques tactiques dans ce qu'elles peuvent avoir de particulières au combat urbain (communication par les égouts, techniques d'assaut d'immeubles, impact des snipers etc.). Mettre en avant les choix de commandement s'ils sont structurants est également habile. La valeur des récits tient en fait aux conclusions qu'on peut en tirer plutôt qu'au résultat des batailles, et force est de constater que chaque article ne donne que deux ou trois points tellement les situations urbaines différent.

Si le chapitre de conclusion n'est qu'un fade résumé des précédents, la dernière partie du livre inclut un double récit de combats entre l'armée du Nord-Vietnam et les Marines américains à Hue en 1968. Le premier texte explique l'ensemble de la bataille, le second est le témoignage d'un tankiste américain. On attend du témoignage de simples anecdotes - la "personnalisation" du tank par les marines, le ravitaillement à une pompe à essence Shell... - mais on est saisit par la description du bref engagement du char dans une rue étroite de la ville, quand le véhicule de devant est touché par 2 RPG et bloque complètement le passage, et qu'en même temps la rue grouille de réfugiés. Le narrateur, dans deux pages intenses, raconte comment son instinct le pousse presque irrésistiblement à s'enfuir hors de son char et comment il vit un moment de temps ralenti jusqu'à ce qu'il déniche le soupirail d'où partent les roquettes - avant que son tank fasse piteusement marche arrière.

On trouvera dans ce recueil quelques articles d'intérêt, ne serait-ce que dans le traitement de cas jamais abordés ailleurs. On regrette qu'il manque une synthèse portant le sujet au-delà de la simple nécessité de pratiquer le combat combiné infanterie-blindés dans les zones urbaines.

Friday 10 April 2015

Invasion ! Le débarquement vu par les Allemands, de Benoît Rondeau

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Si se placer du point de vue allemand lors du débarquement en Normandie répond à un besoin tellement la perspective alliée est documentée, Benoît Rondeau rate complètement l'exercice dans un livre où confusion, clichés et incapacité d'analyse laissent le lecteur pantois.

La méthode de présentation qu'adopte en général l'auteur est le déballage de tous les éléments en désordre sur quelques pages, comme on viderait son panier de courses sur le tapis de caisse. Beaucoup de choses s'y trouvent, mais de niveaux différents, et sans qu'une structure permette d'assurer l'exhaustivité et la pertinence. Les chiffres côtoient les rumeurs, les points se contredisent volontiers d'une page sur l'autre, la chronologie défaille, et on ne voit qu'en tirer. Par exemple - et je peux en donner bien d'autres -, avant le débarquement, on construit des défenses pour maintenir le moral des troupes (p. 30) mais les hommes en font tellement qu'ils sont dans un état d'épuisement total (p.32); ce qui ne les empêche pas d'être bien entraînés (p.60) malgré la période indolente de garnison en France (p. 27). L'auteur juxtapose tout cela sans faire de lien, comme si chaque page était indépendante de celles qui précèdent et qui suivent.

De la même façon, le texte alterne entre essais de présentation réfléchie et clichés éculés. On tombe, quand les Allemands sont montrés défilant en chantant "Heidi, Heido, Heida", et sensibles aux "cidre, calva et jeunes femmes", au niveau de La Grande Vadrouille[1]. On prend petit à petit conscience que la valeur des paragraphes tient directement à la source que l'auteur utilise; il y a occasionnellement des points quantifiés sérieux, mais souvent de regrettables improvisations. Et on est désolé de voir que les pages wikipedia peuvent avoir davantage de recul que le texte[2]

Peut-être cette superficialité est-elle la plus gênante quand le texte cherche à prendre du recul. Les raisonnements ne se tiennent pas et les conclusions, aussi bien sur de petits points que sur la stratégie, sont si souvent à contre-sens qu'on finit par être impressionné de lire autant de sottises et de remarques simplistes en lieu d'analyses[3]. Un cas particulier est la discussion sur la stratégie allemande (positionner les blindés près des cotes ou au loin) et les réactions les premiers jours de l'invasion. Le sujet, classique de l'histoire de la campagne, est abordé comme le reste de façon décousue mais aussi pour faire de Rommel "l'homme providentiel" et de Rundstedt et Geyr von Schweppenburg les "idiots obtus", et non en prenant une attitude neutre et dépassionnée. La ficelle, lourdingue, n'est qu'un irritant de plus.

En fait, le texte ne se lit bien que quand il se place "au ras des trous d'homme". Les pages de témoignages et d'anecdotes donnent une ambiance intéressante et quand le texte parle des blindés, c'est en restant toujours dans le contexte du terrain normand et non en comparant des caractéristiques techniques. Ce sont en fait des sujets pour lesquels il n'est pas nécessaire de chercher à faire une synthèse, et où certaines des sources de l'auteur - comme sa pile de Militaria Magazine... - trouvent leur utilité. Les sources sont d'ailleurs à l'égal du reste du texte: décousues et superficielles. On peut avoir d'un coup 4 notes sur une page puis de longs passages sans aucune référence (ce qui signale d'habitude un problème dans la recherche). Si certains ouvrages modernes et analytiques sont cités dans la bibliographie, leurs propos ne semblent guère être intégrés au point qu'on se demande dans quelle mesure ils ont été lus. On ne s'interroge par exemple à aucun moment sur la pertinence des techniques de défense allemandes, que ce soit au niveau tactique (la contre-attaque systématique) ou au niveau opérationnel (la recherche de la poussée blindée), et encore moins si ou comment les Alliés anticipent, s'adaptent ou contrent ces réflexes.

Il ne serait pas honnête de recommander ce texte. Seuls les spécialistes de la campagne pourraient faire le tri et noter les remarques pertinentes surnageant ici ou là au sein de billevesées. Le bon livre en français sur la perspective allemande en Normandie reste à écrire.

Notes

[1] Et non, si vous aviez un doute, à celui d'Hiroshima mon amour.

[2] Petit exemple tant qu'à faire: sur l'impact de l'opération Fortitude (p.53). La recherche suggère maintenant que très peu des mesures d'intoxication ont en fait été perçues par les Allemands.La page wikipedia (celle en anglais) le note...

[3] Faire la liste serait vraiment cruel, n'allez pas me tenter...

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