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                                                   Notes de lectures historiques

Friday 3 March 2017

When the Odds were Even. The Vosges Mountains, 1944-1945, de Keith Bonn

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Ce livre utilise les combats peu connus des Vosges, ceux qui permettent la libération de Strasbourg en novembre 1944, pour y tenter une analyse de la performance de l’armée américaine à l’encontre de toute la littérature qui affirme que les soldats allemands sont, homme pour homme, bien supérieurs à leurs adversaires.

Le texte est particulièrement intéressant quand il analyse les enjeux, moyens et résultats de cette campagne des Vosges. Rappelons en deux mots la situation: à l’automne 1944, malgré les montages, les forêts, la météo calamiteuse, les fortifications, les Alliés parviennent à franchir le massif montagneux, à atteindre le Rhin et à empiéter sur la frontière allemande. Leur progression ne cesse qu’à cause de l’offensive des Ardennes. Keith Bonn redonne précisément vie au contexte. Sa revue exhaustive des armées ayant fréquenté le secteur depuis l’époque romaine rappelle que les Vosges sont si favorables à la défense qu’elles n’ont jamais été conquises de force. Son examen des caractéristiques tactiques souligne efficacement les avantages allemands, y compris dans l’exploitation des forts de la ligne Maginot conçus à 360 degrés. L’auteur s’est rendu sur place et cela se sent à chaque page.

Il en conclut que la situation tient presque exclusivement à la réussite de l’infanterie, blindés et aviation n’ayant qu’un rôle marginal, et va jusqu’à précisément quantifier les forces disponibles à chaque camp. Il en tire une conclusion essentielle: bien qu’ayant largement emporté la bataille, les Américains n’ont qu’une faible supériorité numérique, parfois de l’ordre de 1,3 : 1, un ratio si modeste que le terrain montagneux et l’organisation des défenses allemandes aurait assurément dû frustrer leurs attaques. Le point est d’autant plus intéressant que début janvier 1945 la contre-attaque allemande (opération Nordwind) échoue alors qu’elle dispose d’un ratio de force du même ordre.

Bonn cherche alors quelles raisons peuvent expliquer la réussite alliée. Il en retient trois: la cohérence de la troupe au niveau le plus élémentaire, dérivant de l’origine régionale soldats ou de leurs mois d’entraînement en commun; l’application ou non de la doctrine militaire; et la stabilité de l’organisation, les Alliés conservant les mêmes groupements d’unités et les mêmes commandants quand les Allemands ne cessent d’en changer.

Le lecteur apprécie cet effort de synthèse et la démonstration qui le précède, tout en prenant conscience que Bonn raisonne probablement à partir de grilles d’analyse dépassées. Le "groupe primaire" n’est plus l’explication incontournable de la cohérence de la troupe; ramener la doctrine allemande à Clausewitz est devenu hors sujet tellement Clausewitz est à présent compris comme confus; et cette doctrine allemande de 1936 n’a pas forcément été enseignée en tant que telle et n’est assurément plus la référence à appliquer à la situation de fin 1944; la doctrine américaine publiée en 1944, moderne et pertinente, ne suffit pas en soi à expliquer comment les cadres entraînés avec les versions précédentes s’en sortent dans les Vosges.

Et puis, Bonn ignore délibérément qu’une des divisions alliées impliquée dans la campagne n’est pas américaine. La deuxième division blindée de Leclerc tient pourtant un rôle clé en réussissant la phase d’exploitation, alors justement que les groupements blindés américains y échouent. Le lecteur est d’abord surpris, et d’autant que l’auteur n’a aucune difficulté à exploiter les sources françaises, avant de saisir pourquoi: la cohérence régionale des soldats, de leur entraînement, leur application de la doctrine américaine sont des facteurs qui s’appliquent mal aux Français. Considérer la 2ème DB demanderait à l’auteur de chercher d’autres interprétations, qui pourraient remettre en cause celles qu’il met en avant.

Cette critique apprécie l’effort de réflexion et l’originalité du sujet de Keith Bonn, mais doit préciser que le texte contient aussi des passages plus ennuyeux, comme les répétitifs rappels de l’histoire de chaque division américaine ou de chaque division allemande, ou le détail tactique de certains engagements. Ils font peut-être la matière de la moitié du livre mais sont suffisamment bien identifiés dans le texte pour que le lecteur puisse les lire en diagonale sans rien perdre des conclusions analytiques.

Et surtout, voir comment un auteur sérieux utilise les modes de pensée d’il y a 25 ans, et percevoir lesquelles de ces conclusions sont dépassées malgré la rigueur des déductions, rend modeste quant à ce que les modes de pensée d’aujourd’hui peuvent produire.

Friday 6 January 2017

Command Culture. Officer Education in the US Army and the German Armed Forces, 1901-1940, de Jörg Muth

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Une niche de l’étude militaire de la Seconde Guerre mondiale est la compréhension et la critique de la formation des officiers pendant l’entre deux guerres. Au-delà des aspects sociétaux de ces institutions, la question principale est bien sûr celle de la pertinence et de l’efficacité de ces formations : qu’y enseigne-t-on, par qui et à qui, et suivant quelle méthode?

Le livre de Jörg Huth frappe par deux aspects fort inhabituels. Le premier est dans les quelques lignes de remerciements qui ouvrent le livre: involontairement, l’auteur s’y décrit comme un doctorant plein d’aigreur, en dispute avec son université, et maladroit au point de se mettre à dos les archivistes des institutions qu’il fréquente. Rarement est-on ainsi mis en garde sur les préjugés d’un auteur envers son sujet, qui est, ici, un type d’enseignement supérieur.

L’autre originalité est la méthode comparative de Muth, mettant face à face les formations américaines et allemandes entre 1920 et 1940. Cette approche comparative lui permet des contrastes qui soutiennent avec force une critique impitoyable du système américain.

La formation initiale des cadets (17-21 ans) à West Point est inepte dans le fond comme dans la forme. Le cursus comprend environ 80% de sciences dures sans lien avec la chose militaire. Le corps enseignant, essentiellement recruté parmi les anciens élèves, et en pratique nommé à vie, est d’un conservatisme stupéfiant. L’ambiance de l’école est marquée par l’interminable bizutage infligé aux nouveaux venus, et qui, chez Huth, est le point emblématique de la culture de l’école. Pour l’auteur, West Point n’a tout simplement aucune valeur; même, c’est une nuisance.

A l’inverse, les lycées militaires allemands (Kadettenschulen), qui s’adressent aux garçons surtout à partir de 14 ans, sont conçus autour de la "valeur morale" et non en fonction de l’âge des élèves. La camaraderie entre promotions est encouragée et les diplômés ne sont définitivement officiers qu’après une période probatoire qui leur rappelle que leur formation ne suffit pas en soi. A 19 ans, ces jeunes officiers sont plus solidement formés que leurs homologues américains de 22 ans.

L’auteur applique sa méthode à l’échelon suivant de formation, destiné aux officiers prometteurs d’environ 35 ans, la Kriegsakademie et le Command and General Staff School. En étudiant quels individus suivent ces cours, Muth découvre que les Américains sont choisis par leur hiérarchie alors que les Allemands passent par un concours nécessitant des mois de préparation : même ceux qui n’entrent pas à la Kriegsakademie commencent à être formatés. Si les cours couvrent grosso-modo les mêmes matières, Muth insiste sur la différence fondamentale dans les méthodes pédagogiques. Les Américains enseignent une doctrine pour que les officiers aient un langage cohérent et des automatismes. La "school solution" est toujours privilégiée dans les exercices pratiques, et en dévier est prendre le risque d’être mal noté, avec de possibles conséquences sur sa carrière.

Les Allemands n’ont pas de doctrine aussi formalisée et enseignent au contraire qu’un problème n’a pas de solution unique. Ils privilégient la discussion entre élèves autour des différentes possibilités d’action. Là où les Américains cherchent à encadrer les techniques d’exécution, les Allemands insistent sur l’importance de déléguer aux subordonnés les modalités d’implémentation . Muth donne ainsi quelques clés sur la résilience de l’armée allemande en campagne : la formation encourage à considérer les problèmes du point de vue de l’échelon supérieur, ce qui facilite la tâche d’un officier devant remplacer son chef dans l’urgence ; insister sur l’esprit d’initiative encourage chacun à toujours se demander ce qu’il peut faire "dans l’esprit des ordres", sans attendre confirmation de la hiérarchie. La réalité est en fait à l’inverse du cliché sur les cultures nationales: ce ne sont pas les Allemands qui sont rigidement dans des règlements, mais les Américains.

L’ensemble du livre est une thèse claire et articulée aux observations stimulantes. On regrette que l’auteur veuille arriver à une démonstration si impeccable qu’il magnifie la valeur de la formation allemande, en en gommant, à quelques clauses de style près, tout ce qui pourrait en souligner des limites. Il rejette en note de bas de page les témoignages de ceux qui en ont détesté l’ambiance ou l’état d’esprit, en les qualifiant de cas isolés non significatifs. Il constate que les aspects idéologiques de l’enseignement sont inaccessibles à l’historien, les officiers allemands ayant de bonnes raisons de ne pas s’en souvenir dans leurs témoignages d’après-guerre. Le lecteur se rend vaguement compte qu’il pouvait s’écrire une histoire affreuse des lycées militaires allemands, et peut-être de la Kriegsakademie. Réciproquement, les avis positifs sur la formation américaine - il en existe, au moins sur son second échelon - sont aussi traités comme sans pertinence.

Ces biais sont toutefois explicites si on lit les notes, et ne nuancent que légèrement les conclusions essentielles sur les écoles étudiées. Plus problématique est que l’auteur ignore qu’il existe aux USA un troisième échelon de formation, le War College, sans équivalent en Allemagne, et dont l’étude soulignerait sans doute les lacunes allemandes. Muth a aussi du mal à lier les enseignements avec les pratiques concrètes en situation de combat, et sa façon de considérer que le leadership militaire se caractérise par la "présence au front" est trop réductrice pour être crédible.

Ce court texte, bien recherché mais facile d’accès, donne en un bloc une excellente perspective sur les deux systèmes de formation des officiers. La comparaison permet quelques trouvailles, et la thèse a la dose adéquate de provocation pour stimuler sans braquer.

Monday 14 November 2016

Les opérations germano-soviétiques dans le Caucase (1942-1943), de Boris Laurent

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Méconnus, les combats de 1942-1943 dans le Caucase sont d’une telle diversité qu’ils méritent bien de s’y pencher. Mais le livre de Boris Laurent est incompréhensible et, malgré de louables tentatives, échoue à mener la moindre analyse.

Les opérations à l’extrémité de l’avance allemande en URSS, lorsqu’à l’été 1942 les envahisseurs dépassent Rostov et menacent, au pied des contreforts du Caucase, les puits de pétrole soviétiques, sont d’une diversité oubliée. La campagne dure plus d’un an avant l’évacuation de la tête de pont allemande du Kouban, et voit successivement de grandes manœuvres mobiles et des combats de haute montagne, mais aussi des tentatives de bombardement stratégique sur les puits de pétrole, des débarquements soviétiques sur la côte de la Mer Noire, un grand pont aérien, une guerre de siège à Novorossiisk, de vastes combats d’aviation... Bien exposé, le sujet peut devenir passionnant.

Mais Boris Laurent fait une faute impardonnable en dédiant de longs passages au récit des plans et des combats sans fournir de carte laissant une chance au lecteur de suivre. Le texte inclut régulièrement des séquences de plusieurs pages où défilent numéros d’unités, localités et dates qui sont aussi abstraits que des identifications de planètes ou des listes de termes scientifiques. Les quelques cartes du livre sont simplement dupliquées d’autres ouvrages sans que Laurent ait jamais tenté de les accorder à son texte ni fait l’effort de dessiner celles dont il a besoin. La disposition des unités y est généralement omise. Et comme si cela ne suffisait pas, le texte a une chronologie défaillante, avec de fréquents retours en arrière, et préfère expliquer les mouvements en termes de "flanc droit" ou "flanc gauche" au lieu d’utiliser les points cardinaux, ce qui, dans un récit où les directions d’avance sont tout aussi bien nord-sud que est-ouest ou ouest-est, amplifie encore la confusion. Le lecteur n’a d’autre choix que de lire en diagonale ces récitatifs de combats.

Boris Laurent souhaite toutefois faire mieux que de répétitifs récits d’opérations. Il se dit régulièrement, "là, il faut faire le point", pour tenter un bilan, une conclusion, ou un petit essai contre-factuel. Mais souvent on est désolé qu’il n’arrive pas à faire autre chose que redire ce qu’il vient d’écrire, sans être capable de pousser la réflexion. On est content qu’il se pose certaines questions, par exemple sur la possibilité ou non de détruire les champs de pétrole soviétiques par bombardement, ou sur la pertinence de maintenir des unités dans le Caucase pendant que la bataille de Stalingrad fait rage, mais on est presque pris de pitié quand on lit ce qu’il en tire. L’auteur semble désespérément incapable de peser le pour et le contre d’une problématique. S’il faut décrire une opération, il énumère un ordre de bataille sans jamais aller jusqu’à en déduire un ratio de force ; s’il faut imaginer qu’un camp se concentre davantage à tel ou tel endroit, par exemple renforcer l’effort pour percer le siège de Stalingrad, c’est sans même se poser la question de ce que l’autre camp pourrait faire en réaction. Pour ne donner qu’une illustration, Laurent affirme que les Allemands auraient pu anéantir les puits de pétrole par un effort bombardement stratégique, sans se demander un seul instant quelle efficacité a jamais l’arme aérienne visant une cible industrielle (alors que la littérature sur l’impact des bombardement américains et britanniques contre l’Allemagne donne largement la réponse), et sans que lui vienne à l’esprit d’évoquer une possible réaction des Soviétiques. Cette superficialité est malheureusement systématique.

Avec ceci, il émerge une vague thèse du livre, qui consiste à ramener l’ensemble des choix, des développements, et bien sûr des défaites allemandes aux caprices d’Hitler. Quelques pages montrent chez Boris Laurent une certaine fascination pour tout ce qui ressemble à des "troupes spéciales", en fait toute unité qui a une désignation particulière, indépendamment de son rôle ou de sa pertinence : "SS Wiking", "Gebirgsjäger" (chasseurs alpins), ou le long développement sur un commando de saboteurs dont on finit par comprendre qu’il ne compte que 77 individus parachutés par petits groupes qui n’arrivent pas à saboter quoi que ce soit. Et dans le prolongement de cet intérêt aux technicités de l’armée allemande se trouve la version habituellement relayée par les mémorialistes allemands: "les chefs de la Wehrmacht ne parviendront jamais à faire entendre raison à Hitler". Mais davantage qu’une posture idéologique de l’auteur, j’ai eu l’impression que cela dérivait d’une incapacité à décomposer un problème et donc à imaginer une quelconque causalité alternative.

Un mot sur les sources, pour finir. Hors les longues digressions peu originales sur la situation générale de la guerre, les chapitres sur le Caucase lui-même sont essentiellement bâtis sur l’exploitation de trois livres en anglais quelque peu datés : un texte de 1968 par Ziemke, un historien militaire américain; les mémoires du maréchal Grechko, publiés en 1969 juste après que le témoin quitte la tête des forces du Pacte de Varsovie; et le texte de 1970 d’un vétéran de la Waffen-SS, Wilhem Tieke[1]. Construire un livre à partir de sources secondaires est tout à fait possible si on y apporte une problématique ou une réflexion. Tel n’est toutefois pas le cas ici.

Note

[1] Dans la bibliographie, ces trois ouvrages sont datés respectivement de 2002, 2001 et 1995, correspondant sans doute aux éditions que Boris Laurent a consultées. Mais il avait certainement remarqué qu’il s’agissait de textes bien plus anciens.

Saturday 22 October 2016

On the Psychology of Military Incompetence, de Norman Dixon

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Texte de 1977, cette étude de l’incompétence militaire se révèle terriblement obsolète et si pleine de préjugés qu’on peine à comprendre comment elle peut encore être ré-éditée.

Norman Dixon se propose d’étudier le commandement militaire en se concentrant sur les pires désastres et les ressorts psychologiques sous-jacents aux décisions des commandants en chefs. L’idée est sensée, comme l’auteur le souligne : ce n’est pas parce qu’on aime les belles dentitions qu’on ne doit pas étudier les dents cariées. Il rappelle quelques cas de grands désastres puis tente d’en trouver des ressorts psychologiques.

Les quelques exemples de désastres militaires, très anglo-centrés, sont résumés à grands traits en tentant de croquer les officiers généraux. Leur lecture provoque un malaise croissant à mesure que l’on prend conscience que Dixon utilise des références qui, si elles étaient peut-être crédibles en 1977, sont le plus souvent devenues sans valeur : les vantardises de Liddell-Hart sur sa contribution à la doctrine blindée, les réflexions fragiles d’Alistair Horne, les textes exclusivement à charge de Correli Barnett, Benoist-Méchin pour parler des français, etc. Le lecteur même légèrement familier des sujets se rend à chaque fois compte que la compréhension des batailles, de Verdun à Market-Garden en passant par Tobrouk 1942, n’a aujourd’hui plus rien à voir avec ce que Dixon en raconte. Et puis, Dixon semble manquer du recul le plus élémentaire, par exemple en se contorsionnant pour affirmer le refus de toute innovation pendant la Première Guerre mondiale : beaucoup d’artillerie, mais "ça ne peut pas être nouveau"; des gaz efficaces mais "juste au centre et pas sur les flancs" ; des chars en percée mais "sans pouvoir transformer l’effort en exploitation" (comme si l’utilisation sur le terrain d’une nouvelle arme aurait dû être dès la première fois décrite par une doctrine complète). Il ramène de façon lourdingue les événements militaires à des cas simplistes dans lesquels les chefs prennent des décisions platement absurdes.

Les modèles psychologiques auxquels se réfère ensuite Dixon pour expliquer les déficiences des militaires sont tout aussi dépassés, certains semblant d’ailleurs n’avoir été qu’un effet de mode : l’intelligence ramenée aux notes à l’examen d’entrée de l’école des cadets ; "tout se joue avant 6 ans" pour expliquer le comportement d’hommes formés par 30 ans de carrière militaire ; le psychique développé chronologiquement par l’instinct puis intelligence, puis le sens moral ; etc. Mais malheureusement le texte ne fait pas que s’appuyer de bonne foi sur des modèles obsolètes, non seulement parce que Dixon les décalque abusivement sur le monde militaire en extrapolant ce qui concerne un individu donné à ce qui touche une culture et des organisations complètes, mais aussi parce qu’il parsème ses paragraphes de tellement d’idées reçues et de préjugés, et se réfère avec une telle désinvolture à des anecdotes ou des légendes urbaines, qu’on n’a en fait qu’une vaste psychologie de comptoir - et empirant à mesure que l’auteur compare la carrière des militaires avec celle des prostituées ou développe une théorie sur le refus par les militaires de tout ce qui semble efféminé[1].

Il n’émerge pas de thèse claire du texte sinon que "l’incompétence militaire" (d’ailleurs jamais définie proprement) tient à la personalité autoritaire de ses membres. Si découvrir que l’armée attire plutôt les personnes à l’aise avec l’autorité, pour la subir comme l’exercer, n’est pas aller beaucoup plus loin que l’évidence, Dixon se voit bien embêté d’avoir autant argumenté que l’incompétence militaire tient à des facteurs psychologiques innés et universels à toutes les cultures. Il finit dans la dernière partie du livre par se demander comment les Britanniques ont jamais pu gagner des guerres. Mais il ne tente de pas de trouver d’explication, et se contente du portrait de quelques personnalités, en commençant par une vingtaine de pages de clichés sur la personnalité autoritaire chez Himmler et Hitler - qui ne sont pas des militaires... - suivis de quelques mots mêlant anachronismes, superficialités et tentative d’interprétation par la vie sexuelle sur Wellington, Napoléon, Rommel et deux ou trois autres.

Un passage révèle inconsciemment l’attitude suffisante de l’auteur : pour décrire l’archétype de l’officier, il n’a rien de mieux à offrir que le personnage d’un roman de gare des années 1930. En fait, Dixon n’a jamais observé les enjeux, difficultés et possibilités d’un commandant militaire. De son texte on ne peut rien tirer, et de ce livre, il n’y a qu’une chose attirante - le titre.

Note

[1] (idées reçues) autrefois le combat était davantage un affrontement physique qu’intellectuel (au niveau des généraux aussi ?) ; la guerre convient mieux à des espèces animales moins évoluées que la nôtre (ah, les animaux font la guerre ?) ; la guerre d’usure est trop coûteuse et donc signe d’incompétence (comme la victoire Viet-Minh contre les Américains le démontre) ; les troupes japonaises n’avaient pas d’instructions sur comment se comporter si faits prisonniers et livraient donc de nombreux renseignements quand c’était le cas ; la bravoure est d’abord la crainte de paraître lâche ; l’asthme est une maladie psychosomatique ; (cliché) on voit des amiraux au garde à vous, raides comme des piquets, la main à la visière dans le plus impeccable des saluts pendant que leur navire s’enfonce lentement sous eux (dans les bandes dessinées, certainement) ; (légende urbaine) le niveau des candidats à Sandhurst était si bas que les examinateurs accusèrent un candidat qui connaissait son cours d’avoir triché

Thursday 18 August 2016

Le jour où l'Amérique a vu la guerre. Tarawa 1943, de Cyril Azouvi

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Ce court livre traite de la perception qu’a le public américain de la bataille de fin 1943 pour Tarawa, un ilot du Pacifique, quand pour la première fois la censure autorise la publication de photographies montrant avec un nouveau niveau de réalisme le conflit contre le Japon.

Le texte de Cyril Azouvi s’intéresse seulement à la perception qu’a le public de la bataille, et non à la réalité. Son matériau est fait des reportages publiés dans les journaux américains, des conférences de presse organisées par les généraux, des éditoriaux des analystes en chambre, des films diffusés à partir des images prises directement pendant l’action. L’auteur explique le choc de ce nouveau réalisme, les polémiques sur le niveau de pertes puis la prise de conscience qu’il ne s’agit que d’une première étape avant des pertes autrement plus lourdes. Il rappelle que l’idée d’utiliser à l’avenir des gaz de combats pour anéantir les défenses japonaises sans exposer les soldats américains fait consensus au sein des commentateurs, si bien que la bombe atomique ne nécessitera ensuite guère d’explication.

Si l’auteur insiste sur le tournant que constituent les images de Tarawa, il peut par instants lui manquer une vue de l’opinion "avant" Tarawa qui lui permettrait de trier ce qui est authentiquement nouveau (cruauté, morts au combat, difficulté de l’effort à venir etc.) de ce qui est davantage dans la continuité (par exemple déshumaniser l’ennemi pour justifier de le traiter aux gaz).

Il n’empêche, le livre d’Azouvi est court et limpide, sur un sujet doublement original (Tarawa + l’opinion publique américaine), et il nourrit efficacement la réflexion sous un angle dont on n’a pas l’habitude. Un petit ajout utile et bien fait à l’histoire du conflit.

Sunday 3 July 2016

The Germans in Normandy, de Richard Hargreaves

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Bien que publié en 2006, The Germans in Normandy est un texte à l’ancienne qui par une bête accumulation de témoignages perpétue une vision dénuée de toute réflexion de la campagne de Normandie.

La structure que choisit Heagreaves est chronologique plutôt que thématique, et son projet est de donner le ressenti au jour le jour des combattants. Son livre se base essentiellement sur les témoignages des officiers allemands, que ce soit dans des Mémoires publiés après-guerre ou dans les quelques journaux intimes préservés - comme celui de Goebbels, largement cité. Ces choix rendent le texte confus et répétitif. Confus car la parole passe, au gré des témoignages disponibles, d’une zone à l’autre du front ou d’un étage à l’autre de la hiérarchie sans qu’il soit possible au lecteur de s’y retrouver ; répétitif en ce que les descriptions des bombardements subis ou des difficultés à se déplacer à cause de l’aviation alliée sont nécessairement redites par chaque témoin, faute d’avoir été traitées une fois pour toutes dans un moment thématique.

Cela est d’autant plus problématique que Heagreaves ne met jamais en perspective les points de vue rapportés. Sa recherche est pourtant fort sérieuse, faisant le tour complet des témoignages publiés, y compris ceux non traduits en anglais, en les complémentant de quelques sources primaires comme les journaux de marche d’unités ou les articles de la presse officielle allemande. Mais les témoignages ne sont jamais questionnés, et les problèmes qu’ils soulèvent jamais mis en évidence. Les récits étant interchangeables, le livre n’offre par exemple aucune clé pour comprendre pourquoi telle attaque alliée échoue quand telle autre réussit quelques jours plus tard (Goodwood vs. Cobra). Au niveau micro, l’auteur ne questionne rien, même le trivial. Ainsi le jour du débarquement, Speidel, le chef d’état-major allemand, est alerté à 2h du matin, mais n’émet ses premiers ordres qu’à 10h du matin, et Heagraves ne se demande pas pourquoi un tel délai, peut-être parce qu’il faudrait évoquer l’hypothèse que les officiers allemands sont retournés se coucher.

L’impression générale que l’on retire à la lecture de The Germans in Normandy est donc celle traditionnellement décrite par les soldats et officiers allemands : mise en évidence de la domination aérienne alliée, systématiquement rappelée ; masse de chars et d’obus jetés à la tête des allemands pour dominer le champ de bataille par le matériel ; hiérarchie impuissante ou coupée de toute réalité. A aucun moment n’est-il suggéré que cela est aussi, pour les vétérans de la Wehrmacht, le moyen d’éluder les faiblesses tactiques ou doctrinales de leur armée de terre et d’excuser d’avance tout ce qui peut suggérer un moral chancelant. Bien au contraire: Outnumbered the Landser always was in Normandy, but never outfought, écrit Heagraves en dévoilant sa thèse dans ce qu’elle a de primitif.

Faute de faire le travail d’historien consistant, au-delà de l’accumulation bien faite de sources, à les questionner et à réfléchir à leur signification, Heagraves se contente d’ajouter une couche de peinture d’une couleur indiscernable de celles qui précèdent.

Thursday 21 April 2016

La vie mondaine sous le nazisme, de Fabrice d'Almeida

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Aspect évident mais curieusement laissé inexploré de l’histoire du nazisme, la façon dont le pouvoir totalitaire s’assure du soutien des élites sans avoir à mener une dure répression fait ici l’objet d’une étude impeccable.

Contrairement à ce que son titre suggère, ce livre de n’a rien de frivole. Fabrice d’Almeida bâtit sa recherche sur l’exploration d’archives à l’apparence bénigne, comme les cartons d’invitation, l’ordonnancement des convois de voitures entre les résidences des ministres, les grilles de salaires consenties aux artistes, ou les listes d’anniversaire tenues par les Affaires Etrangères ou la SS. Il s’attache alors à cerner quelle population est régulièrement conviée aux mondanités, en quoi celles-ci consistent, et comment elles servent le régime.

Le texte présente ces aspects par touches successives, décrivant aussi bien les continuités que les ruptures dans les faits sociaux de l’élite. Certaines formes de mondanités s’éteignent - les "salons" tenus par les dames, les cercles qui ont une touche même vague d’universalisme (comme le Rotary) - quand d’autres perdurent ou se développent, comme l’opéra, la chasse, ou les courses de voitures. Le régime prête une attention soutenue à ces "mondanités", qui sont intégrées à l’effort général de propagande, en visant à être plus luxueuses, plus intenses, plus grandes que ce qui peut se faire à l’étranger. Il faut faire envie ou impressionner les alliés potentiels, qu’ils soient d’Allemagne ou d’ailleurs, et faire peur aux autres.

Ces nombreux faits "mondains" permettent progressivement d’habituer les élites au cadre de pensée nazi. En étant convié à ces événements prestigieux ou impressionnants, les individus s’imprègnent des références et idéologies, tout en étant amadoués par la sociabilité de leurs hôtes. Les multiples cadeaux symboliques comme financiers distribués par les plus hauts dirigeants, tout comme les régimes de faveur (exemptions fiscales, attribution de logements de prestige...), éloignent de plus ces élites de la réalité du nazisme. "L’opulence relative qui règne dans la plus haute société laisse dans l’ombre les difficultés rencontrées par les plus pauvres pour accéder aux produits de base, pourtant largement subventionnés". Comme l’explique d’Almeida, il ne s’agit pas exactement de corruption, mais plutôt d’obligations sociales envers ceux qui ont fait une invitation ou remis un cadeau qu’on ne pouvait se permettre de refuser. Le tout est un clientélisme à grande échelle.

Plusieurs passages s’intéressent particulièrement aux privilèges des hauts dignitaires, dont d’Almeida détaille les salaires, les résidences haut de gamme, les collections de tableaux "réunies" en un temps record, ou la domesticité. L’auteur porte une attention particulière aux adjudants d’Hitler, qui par leur accès quotidien au dictateur et leurs menues responsabilités détiennent une influence bien plus importante que ce que leur position dans l’organigramme de l’Etat suggère. Insister sur la réalité des avantages de ce petit cercle rappelle l’aspect fictif de la politique "vers le peuple" du régime.

La présentation de ces éléments est claire, facile à suivre, limpide, et jamais ennuyeuse. La bonne organisation du texte en sujets séparés lui permet de ne pas se répéter et de ne pas lasser le lecteur. Et l’’écriture, directe et précise, s’efface efficacement pour mettre le contenu en avant.

Une limite est peut-être qu’on ne discerne pas en quoi cette politique mondaine est différente de que ferait un autre régime autoritaire. L’aspect systématique ou le professionnalisme de l’approche sont notés ici ou là, mais sans qu’on puisse distinguer en quoi ce travail administratif efficace est spécifique à l’Allemagne des années 1930. On pardonne toutefois à l’auteur de n’avoir pu mener de comparaison détaillée avec d’autres pays tellement sa Vie mondaine sous le nazisme est originale et parfaitement présentée.

Friday 8 April 2016

Les Français sous les bombes alliées, de Andrew Knapp

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Malgré un gros effort de recherche, Andrew Knapp peine à intéresser à ce sujet secondaire de la Seconde Guerre mondiale que sont les bombardements alliés touchant la France. Son texte, pourtant bien structuré, reste d’un certain ennui et souffre d’erreurs de style le rendant pénible.

Entre les attaques contre les industries collaborationnistes et la destruction systématique des ouvrages d’art et des transports ferroviaires avant le débarquement en Normandie, les bombardements alliés font environ 47 000 victimes civiles en France. Bien que les dégâts touchent des centaines de villes, le phénomène est largement absent de la mémoire collective, à part dans des localités extrêmement atteintes telles Le Havre ou Caen. Knapp décortique ce phénomène en suivant une approche thématique bienvenue tellement une chronologie bombardement par bombardement aurait été soporifique. Il rappelle la doctrine et la pratique des bombardiers stratégiques alliés, notant, contrairement aux attaques contre l’Allemagne, que les Britanniques ont tendance à être plus précis que les Américains. Il décrit la mise en place des protections des populations, en distinguant le préventif du curatif, et en détaillant la politique de défense passive telle qu’elle est définie bien avant guerre. Et il rappelle l’évolution de l’opinion de la population, qui passe de bienveillance jusqu’en 1943 ("bombardement = mal nécessaire") à manifeste hostilité quand les attaques s’intensifient les semaines précédant le débarquement.

L’auteur s’appuie sur une recherche qui est un des intérêts du livre. Il décortique non seulement les archives de la RAF mais explore aussi beaucoup d’archives françaises départementales ou municipales, ce qui est peu commun. Il manque juste les sources allemandes, qui donneraient le point de vue de l’occupant en particulier sur certains efforts de Vichy - Knapp ne lit probablement pas l’allemand. Cette recherche ne compense toutefois pas certaines lacunes d’analyses. Trop souvent le texte ne fait que présenter un exemple et un contre exemple de comportement (telle ville prépare des abris, telle autre ne fait rien ; tel bombardement est précis, tel autre arrose très loin de sa cible etc.) sans qu’un effort de quantification permette d’aller au-delà de ces illustrations. Il y a pourtant moins de 1000 missions de bombardement contre la France, et chacune laisse des archives précises, si bien que Knapp avait tout pour construire une base d’analyse détaillée d’où, avec un poil de savoir faire statistique, il aurait tiré des enseignements plus profonds.

Le style du texte est problématique au point de susciter une vraie gêne au lecteur. Le problème est tout simple: l’auteur abuse du futur simple, ce qui casse sans arrêt le rythme de sa prose. L’incapacité à se tenir à une conjugaison stable donne des paragraphes où on voit 4 temps en 3 phrases, et malheureusement ceci est la règle et non l’exception. Rarement un tel irritant a autant handicapé un livre. On ne retrouve un minimum de confort de lecture que dans les deux derniers chapitres, car ceux-ci sont faits de témoignages qui, eux, sont bien écrits.

Le louable travail de Knapp ne rend malheureusement pas son texte fluide et profond au point d’en faire plus qu’un livre anecdotique.

Monday 28 March 2016

Nouvelle histoire du Premier Empire, tome 4: Les Cent-Jours

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Thierry Lentz termine sa tétralogie par un volume fouillé dans lequel il met en évidence combien quelques mois d’absence suffisent à ce que l’Empereur, de retour d’Elbe, soit en complet décalage avec la société. Il rend les Cent-Jours un épisode sans mystique ni geste héroïque, et dont l’histoire du pays se serait bien passé.

De nouveau, Lentz préfère à raison une structure thématique à une stricte chronologie. Le Congrès de Vienne est par exemple intégralement expliqué sans que le retour de Napoléon interrompe le texte par un quelconque effet de manche. L’auteur reprend ensuite son texte au printemps 1814 pour décrire la première restauration, en en agençant parfaitement les différents éléments. Il excelle toujours dans la présentation des manœuvres diplomatiques et politiques, que ce soit à Vienne - les passes d’armes entre Metternich, Talleyrand et Alexandre sont superbement détaillées - ou dans les jeux de pouvoir entre les divers parlements et Napoléon ou Louis XVIII. La revue de l’évolution de la société française, qui accepte sans mal le retour du roi et vit comme une libération la suppression de toute censure sur la presse, est un autre réussite. Seul le chapitre sur la vie quotidienne de Bonaparte à Elbe détonne quelque peu tellement la méthode de l’auteur s’applique mal à un sujet si microscopique.

La thèse du texte est que malgré l’ineptie de la politique de Louis XVIII - ministres choisis à contresens, gestion fiscale technocratique, protocole risible, ambiguïtés contre-productives sur le clergé ou les biens nationaux, mise au ban des anciens militaires, stupéfiante lâcheté personnelle du roi et de son entourage etc. - personne ne souhaite le retour de Napoléon. Bonaparte reprend le pouvoir grâce au soutien des militaires qu’il croise sur son chemin (et d’eux seuls) et est sinon fraîchement accueilli par toutes les autres strates de la société. Les pages sur l’incapacité de Napoléon à imaginer d’autre légitimité que celle que lui donneraient d’hypothétiques victoires militaires sont parmi les plus fines du volume. Les 4 jours de la campagne de Waterloo sont parfaitement expliqués, en clarifiant quelques idées reçues et en ramenant bien la responsabilité des choses au chef plutôt qu’à un quelconque de ses subordonnés.

Dans ses conclusions, l’auteur s’appuie souvent sur les auteurs des deux siècles précédents : il donne à la fois l’impression de faire le tour de l’historiographe et d’avoir une certaine distance par rapport aux jugements, comme s’il ne s’appropriait jamais tout à fait ce qui était dit, tout en choisissant soigneusement les extraits présentés. Il s’agit là d’une façon élégante de modérer son propos, même si petit à petit on se demande qui se cache derrière le masque.

Ce volume final de la Nouvelle histoire du Premier Empire est tout aussi nécessaire que les deux premiers. Avec sa présentation impeccable, et son écriture fluide qui coule sans difficulté sur des centaines de pages, on ne peut que chaudement en recommander la lecture.

Thursday 17 September 2015

The Battle for the Ruhr, de Derek Zumbro

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Derek Zumbro livre, sur la phase finale des combats de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête du coeur de l’Allemagne par les armées américaines, un texte à l’apparence sérieuse et recherchée mais dont la lecture rend progressivement inconfortable jusqu’à ce que la thèse odieuse de l’auteur éclate dans le dernier chapitre.

Les opérations militaires sur le front occidental en 1945, passé la bataille des Ardennes, sont un sujet délaissé de l’historiographie. Derek Zumbro choisit de porter son livre sur cet aspect militaire, et spécifiquement sur les récits de témoins ou de soldats. La stratégie, l’état des forces, les alternatives et les choix de commandement sont à peine esquissés, au profit d’un bout à bout de petites histoires, tirées d’une quinzaine d’entretiens que l’auteur mène en 2002 et de la paraphrase de nombreux livres d’histoire régionale disponibles en allemand. Il est heureux d’avoir en un tome une vue de ces dernières sources, parfois difficiles à trouver et en général limitées à une région ou à une localité.

Cette accumulation d’anecdotes ôte néanmoins au livre tout rythme, d’autant que les récits sont mêlés dans une prose continue et couvrent typiquement 5 à 10 pages, riches en détails mais dont l’intérêt ne justifie que rarement l’ampleur - surtout quand il s’agit de témoignages où il ne se passe presque rien (ainsi du récit d’un général envoyé porter un message à Berlin et qui, une fois introduit dans la salle de conférence avec Hitler, reste muet). Malgré une certaine fluidité d’écriture et quelques réussites, comme ce bourg déclaré "ville ouverte" grâce à un officier médecin, la répétition des "derniers jours d’action à Paderborn avant d’être prisonnier" lasse et on se met à lire en diagonale.

Le lecteur critique se trouble de constater que si Zumbro rappelle systématiquement dates et lieux, il ne recoupe jamais ses récits avec d’autres sources, à commencer par l’exploration des documents des unités alliées faisant face aux témoins[1]. Il interroge par exemple le colonel Reichhelm en 2002, un membre de l’état-major de Model, et ne rapproche pas ses propos de ceux que le même livre aux Américains immédiatement après la fin de la guerre[2].

Le même lecteur critique en vient même à s’inquiéter quand il observe que du panorama des témoignages sont totalement absents les points de vue autres que soldats du rang et habitants locaux: pas de récit de travailleur forcé (polonais, russes, italiens, français), de rescapé de camps de prisonniers, de soldat américain ou de tout ce qui pourrait donner un ton moins "victimatoire". Le personnel politique nazi est perçu comme aussi étranger que les soldats alliés, et aucun cas de répression policière n’est développé sur plus d’une phrase alors que plusieurs pages détaillent le cas d’un prisonnier allemand sommairement abattu par un soldat américain. Chez Zumbro, population et dirigeants ne sont que toutes petites gens raisonnables et dénués de pouvoir.

Mais il n’est pas besoin au lecteur d’être critique pour comprendre, dans le dernier chapitre, la thèse de l’auteur. Evoquant l’immédiat après-guerre, Zumbro signale enfin qu’il y a des populations déplacées et des rescapés de camps: les premiers ne sont que des bandits, les seconds des... truqueurs et des privilégiés. La seule chose qu’il note est que les Juifs (enfin, les quelques survivants) reçoivent davantage de nourriture que la moyenne de la population allemande, et qu’il y en a qui choisissent de garder leur pyjama rayé pour pouvoir fréquenter les journalistes alliés - quels manipulateurs! En citant là-dessus un des passages les plus crassement antisémites du journal de Patton, Zumbro, après s’être retenu sur 390 pages, confirme dans ses dernières lignes que son projet tient d’une idéologie ignoble.

Notes

[1] Il n’y a qu’une exception: la mort d’un général de division américain dont la jeep, égarée sur la ligne de front, tombe nez à nez avec un char lourd allemand. Une commission d’enquête américaine détaille ensuite ce qui arrive exactement. Zumbro souligne qu’il ne fallait pas blâmer le soldat allemand ayant fait feu

[2] .Reichhelm rédige un manuscrit de 70 pages (qu’on trouvera ici). Les commentaires qu’il fait alors sur Model sont forts différents de ce qu’il raconte plus de 50 ans après à Zumbro...

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