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                                                   Notes de lectures historiques

Friday 12 May 2017

Patton, a Genius for War, par Carlo d'Este - Patton, A Soldier's Life, par Stanley Hirshon

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La lecture parallèle de deux épaisses biographies du général Patton me donne l’occasion d’une comparaison de leurs projets et de leurs approches. Deux livres, une note plus longue, et faite par un lecteur qui aborde ces textes avec, quasiment, l’oeil d’un professionnel...

Les textes de Carlo d’Este et de Stanley Hirshon sont publiés dans la même période, en 1995 et 2001. Les deux auteurs ont le même projet d’ensemble : une biographe complète du général, de sa naissance à sa mort, et s’étendant à sa généalogie comme à sa postérité. Les deux ouvrages se donnent de l’espace, 700-800 pages, complétées d’une centaine de pages de notes. Il s’agit de traiter toutes les dimensions de Patton, sans se limiter ni à une période ni à un thème. Avec cela, les livres racontent les mêmes épisodes, dans la même structure chronologique, avec les mêmes choix de chapitrage. Le ton est sérieux, objectif, réfléchi, et le lyrisme est laissé de côté. Car chacun tente d’écrire "LA" grande biographie de Patton, celle qui effacerait toutes les précédentes, et qui serait à la fois grand public et reconnue par le monde académique.

Or ces auteurs sont face à une difficulté de taille : comment faire du nouveau alors qu’en anglais une vingtaine de biographies de Patton sont déjà disponibles ? Les grandes batailles de Patton pendant la Seconde Guerre mondiale sont bien connues, mais aussi le reste de sa vie : sa participation à l’expédition punitive au Mexique en 1916, son rôle au Tank Corps en 1918, ses affectations à Hawaï, ses années dans la cavalerie, sa mort accidentelle... D’Este et Hirshon suivent tous deux les mêmes pistes : d’une part, revenir aux sources primaires, aux archives, pour trouver du matériel peut-être ignoré de prédécesseurs plus superficiels ; et proposer de nouvelles interprétations sur le personnage.

Les sources sur Patton ne manquent pas ; au contraire, elles abondent. Patton maintient une correspondance régulière avec son père, sa femme ou sa tante, et tous trois semblent en avoir conservé l’intégralité. Patton tient à plusieurs reprises un journal, rédigé de sa main, et qui nous est parvenu. Patton publie des dizaines d’articles qui donnent un accès direct à sa pensée militaire. Patton rédige enfin toutes sortes de rapports, de compte rendus d’opérations, d’ordres opérationnels, tous conservés.

Mais la difficulté est qu’un historien a déjà lu, trié et publié le gros de ces sources. Par les Patton Papers, sortis dans les années 1970, Martin Blumenson donne au grand public accès à une masse considérable des écrits publics et privés de Patton. Les deux volumes font environ 2000 pages. Surtout, ils ne consistent pas seulement en la reproduction de documents originaux mais ils ajoutent un narratif précis et parfois superbement écrit qui rappelle les circonstances de la vie de Patton et situe l’origine des documents[1]

Voyons comment d’Este et Hirshon tentent de faire mieux.

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Par réflexe, les deux auteurs reviennent aux documents source des Patton Papers plutôt qu’aux volumes publiés. Mais le travail de Blumenson est sérieux, les citations sont naturellement exactes par rapport aux documents originaux, les coupes touchent bien ce qui est sans intérêt. Fausse piste.

L’approche devient sensiblement différente quand on vient aux sources qui parlent de Patton sans être de Patton lui-même. Hirshon considère avec méfiance les sources secondaires comme les biographies des années 1960 antérieures à la publication des Patton Papers. Il y a par exemple une biographie à succès par Ladislas Farago qui a inspiré le film Patton. Ce texte ne cite pas ses sources. D’Este en tire quand même nombre d’anecdotes croustillantes ; Hirshon ne s’y réfère jamais. De même, Hirshon accepte les autobiographies d’acteurs (comme celle de Bradley), et encore plus les témoignages recueillis par les historiens militaires et précieusement conservés au fond des bibliothèques, mais rejette les ouvrages de témoins qui n’ont accès qu’à la petite histoire, comme le livre d’un aide de camp. A première vue, Hirshon ne reprend que ce dont il comprend les sources, tandis que d’Este a plus de flexibilité, au prix, peut-être, de moins de rigueur.

Mais Hirshon peut subitement oublier toute rigueur, ce qu’on ne comprend que si on lit le texte de Carlo d’Este en parallèle : il suffit qu’un texte n’ait pas été cité par d’Este, n’ait pas été repéré, lu, compris par d’Este, pour que Hirshon saute dessus et le considère comme absolument fiable. Ainsi d’un entretien entre Liddell Hart et un général américain peu connu, datant du printemps 1944, avec toutes sortes d’appréciations péremptoires sur les techniques des uns et des autres, et par exemple de vives critiques des Britanniques : l’auteur s’y réfère plusieurs fois hors de propos puis finit par une paraphrase complète sur 8 pages, dans laquelle il montre involontairement qu’il ne comprend absolument rien ni au développement de l’arme blindée ni à l’évolution des techniques opérationnelles entre 1940 et 1944[2]. Ailleurs, il y a un article inédit, et fort bien écrit, par un écrivain qui croise Patton ponctuellement : Hirshon en donne aussi la paraphrase intégrale sans qu’on perçoive en quoi c’était indispensable. Enfin, on voit Hirshon s’appuyer sur les souvenirs d’un correspondant de guerre - exactement le genre qu’il laisse d’habitude de côté - car il y trouve un témoignage sur l’état d’esprit de la troupe après que Patton gifle un soldat sans blessures apparentes dans un hôpital militaire. Le point n’est pas qu’un détail, mais fondamental à une interprétation de Patton qui structure le texte de Hirshon. Le lecteur reconnaît qu’il lui a fallu plus d’une lecture pour voir que l’auteur s’appuyait tout d’un coup sur le genre de matériau qu’il écartait par ailleurs...

Le plus frappant est que les deux chercheurs, si fiers de citer les lettres originales de Patton, ignorent totalement des sources faciles d’accès. On comprend à un moment que Carlo d’Este n’a pas fait l’effort de lire les articles que Patton écrit dans l’entre-deux-guerres, et se contente de citer la synthèse faite par un autre chercheur[3]... Et, comme Hirshon, il n’est pas allé dépouiller les archives militaires. Voici deux biographes qui n’ont pas consulté quoi que ce soit des documents des états-majors commandés par Patton, alors que rien n’en a été perdu !

Cela peut donner un narratif qui remplit l’espace sans grand chose de concret. Par exemple dans toute la préparation du débarquement en Sicile, avec comme seule source les journaux de Patton et de quelques autres, nos auteurs ne vont pas plus loin que "Patton assiste à telle conférence où sont aussi présents X, Y et Z" ou "il dit de nouveau que les Britanniques l’exaspèrent". Le cas peut être poussé à l’absurde. Tenez, par exemple, chez d’Este: Eisenhower se plaint à Patton d’avoir des rapports insuffisants, surtout par rapport à ceux venant des Britanniques. D’Este atténue de suite le reproche en citant un tiers qui estime que ces rapports, en fait, étaient aussi complets que possibles. Mais notre auteur n’est pas allé chercher les rapports en question pour en apprécier la substance, alors qu’ils ont certainement été archivés. Il est plus tard question d’un ordre d’Alexander à Patton dont la seconde moitié est délibérément ignorée: la substance du passage caviardée n’est pas citée, seulement le souvenir d’un officier d’état-major racontant avoir fait semblant de n’avoir reçu qu’un message tronqué.

Au total, certains types de sources sont intégralement exploités, tandis que d’autres sont largement ignorés.


****

A défaut d’avoir du neuf par la recherche, l’autre moyen de rendre une biographie de Patton attrayante est en proposant de nouvelles interprétations du personnage. Nos auteurs s’y attèlent, chacun dans son style.

Carlo d’Este est celui qui interprète le plus. Le lecteur le voit souvent avancer des hypothèses fragiles. D’Este explique par exemple qu’au début du 20ème siècle l’admission à West Point est très difficile, afin de justifier l’intense campagne d’influence que mène le père de Patton. D’Este se garde bien de vérifier si les camarades de Patton ont eu besoin d’un tel soutien. Quand Patton passe un moment en France, vers 1912, en allant de Cherbourg à Saumur, d’Este invente qu’il visite le bocage normand en anticipation des combats de 1944 (on ne savait pas que le bocage était une étape touristique obligée). Patton fréquente Eisenhower vers 1920 puis les deux hommes se perdent de vue jusqu’en 1939, mais d’Este affirme qu’ils maintiennent une correspondance régulière, dont il ne peut rien citer car elle aurait été perdue en 1939, lorsqu’une des malles de Ike disparut lors d’un déménagement depuis les Philippines. Il faut à la fois croire qu’Eisenhower avait emporté 15 ans de courriers en prenant un poste à Manille et qu’aucune des réponses qu’il aurait écrites à Patton n’aurait survécu. Ces points, qui restent mineurs par rapport à l’ensemble, révèlent les instants où l’auteur affabule. On se demande pourquoi il éprouve ainsi le besoin d’en rajouter dans la glorification de Patton.

Or deux autres thèses de Carlo d’Este sont plus structurantes. L’auteur est gêné par l’antisémitisme prononcé de Patton. Il aborde le point sur deux pages seulement, sans nier le racisme, mais en l’excusant comme un "lieu commun de l’époque", et allant jusqu’à invoquer l’affaire Dreyfus (dont on n’avait pas conscience qu’elle eut influencé l’opinion publique jusqu’en Californie) pour expliquer que Patton n’est là qu’un individu comme les autres. Evidemment, d’Este ne se demande pas pourquoi si peu des contemporains de Patton sont aussi antisémites que lui. Hirshon réfléchit davantage. Il constate que ses sources ne donnent aucun indice d’antisémitisme avant les 35 ans de Patton, mais que dans les années 1920 Patton fréquente davantage son richissime beau-père et que, peut-être, ses préjugés anti-juifs ou anti-italiens viennent de là. La belle-famille de Patton, traumatisée par une grande grève qui s’attaque directement à ses industries en 1911, considère qu’italiens et juifs sont les membres les plus dangereux des syndicats honnis. L’hypothèse de Hirshon est considérablement plus fine.

Carlo d’Este avance aussi que Patton était dyslexique. Pourquoi cela? Essentiellement parce que d’Este ne sait pas expliquer autrement les fautes d’orthographes qui émaillent les écrits de Patton. Et puis, il y a les résultats scolaires moyens de son héros. Patton double sa première année à West Point alors même qu’il avait passé un semestre dans une autre institution militaire auparavant. Même à son troisième essai, il reste devancé par un quart des primants. A la sortie de l’école, il est à peu près au milieu du classement bien qu’il semble travailler avec acharnement. Pour d’Este, la cause est entendue: Patton souffre d’un trouble dyslexique et sans cela, il aurait terminé parmi les premiers de sa classe.

Bien que l’intention soit cousue de fil blanc, l’hypothèse est innovante. Carlo d’Este appuie sa thèse sur un texte médical de 1984, mais, comme la compréhension du trouble dyslexique a considérablement évolué depuis 30 ans, son idée ne tient plus la route. Il y a des dyslexiques qui ont une capacité de lecture globale et de compréhension d’un texte excellentes et qui deviennent donc de grands lecteurs, comme Patton. Mais fort rares sont ceux qui ont aussi un tel goût pour l’écriture (journaux, lettres, articles, poésie...). Et comme la dyslexie touche d’abord la capacité non pas à comprendre mais à prononcer correctement un texte, on n’en voit guère qui apprennent par coeur des poésies ou des monologues de théâtre pour le plaisir de se les réciter... Enfin, Patton est très bien classé dans les formations militaires qu’il suit après la Première Guerre mondiale, et alors qu’elles réclament une large part d’écrit. C’est comme si sa dyslexie s’était "soignée", ce qui serait une grande première dans l’histoire de ce trouble. A raison, Hirshon, qui publie en 2001, rejette du revers de la main l’hypothèse dyslexique que d’Este énonce en 1995. Mais, sans trop s’avancer, le lecteur devine que nombreux sont les auteurs qui évoquent encore cette dyslexie de Patton...

Les hypothèses que Hirshon met en avant sont différentes. Hirshon n’est pas spécialiste en histoire militaire et il est surtout à l’aise pour trouver des liens sociaux ou financiers. Il rappelle par exemple la grande aisance financière du couple Patton en notant le montant dont chaque époux hérite de ses parents. Le père de Patton lègue environ 1 million de dollars à ses enfants (environ 13 millions de dollars de 2015). Et l’héritage que laisse le beau-père de Patton se monte à 250 millions de dollars (au cours de 2015). On ne peut croire, comme d’Este le suggère un moment, que les Patton aient jamais été dans la gêne. Hirshon arrive aussi à beaucoup mieux situer la famille de la femme de Patton au sein de l’aristocratie financière des Etats-Unis, et la rapproche volontiers d’un Ford, grand industriel viscéralement isolationniste et antisémite. Mais ces éléments, pour intéressants qu’ils soient, restent périphériques à Patton en tant que militaire.

Quand on en vient aux campagnes militaires, Hirshon peine à apporter quoi que ce soit, et est même occasionnellement confus voire en total contresens. Carlo d’Este explique beaucoup plus clairement ce qui se passe ou comment les décisions se prennent, et certains chapitres sur la capacité de Patton à entraîner efficacement ses troupes sont remarquables. Hirshon se rattrape sur ce qui entoure l’action. Dans une de ses thèses essentielles, il estime que les discours agressifs et orduriers de Patton finissent pas inciter la troupe à des exactions : le général ne peut pas annoncer d’un ton tonitruant qu’il faut maintenant tuer les allemands, brûler leurs maisons et violer leurs femmes sans que cela ait des conséquences sur le comportement des soldats en campagne : exécution de prisonniers, tirs sur foule de civils...

Au moins 2 massacres de prisonniers ont fait l’objet de procès, ce que d’Este évoque aussi. J’ai voulu comprendre comment chaque auteur abordait le point. Regardez les nuances:

  • Carlo d’Este parle de meurtre de prisonniers, sans autre détails. Hirshon donne une description précise de l’action, montrant comment sont abattus des prisonniers loin du front, alors qu’ils descendent d’un camion. D’Este édulcore, Hirshon choque.
  • Les deux auteurs évoquent l’hypothèse structurante, à savoir que les propos de Patton aient pu signaler que ces meurtres seraient tolérés. Hirshon fait comme si l’idée était de lui. D’Este la reprend des plaidoiries des avocats devant le tribunal militaire, et la compare de suite à la défense des généraux allemands à Nuremberg. Hirshon omet une source. D’Este veut déconsidèrer l’idée.
  • Sur la réalité des discours enflammés de Patton: Hirshon les lie à des discours plus anciens de Patton, aux Etats-Unis, et estime que le général s’adressait toujours de la même façons aux hommes. D’Este réduit le cas à un ou deux discours pour une seule division américaine, qui avait la particularité de n’avoir jamais encore combattu et demandait une motivation particulière. Hirshon cherche la généralisation, d’Este cherche à isoler le cas comme une exception.
  • d’Este estime que les troupes ont déformé et caricaturé les propos de Patton: il juxtapose la synthèse que fait un soldat ("pas de prisonniers") avec ce que Patton aurait dit. Hirshon déniche le témoignage d’un juge militaire qui, en demandant que le général fasse un correctif pour que personne ne croit qu’il s’affranchit de la Convention de Genève, montre le problème
  • d’Este décrit enfin, et longuement, des Allemands faisant semblant de se rendre pour reprendre les armes et abattre les soldats américains qui s’approchent d’eux. Il fait cet amalgame pour faire oublier que le cas incriminé est le meurtre à froid de soldats déjà faits prisonniers
  • Enfin, pour excuser Patton et ses troupes, d’Este trouve un exemple similaire sur le front de l’ouest (avec des Canadiens en Normandie), pour estimer que tout compte fait, abattre à froid quelques dizaines de prisonniers, c’est juste quelque chose qui arrive. Bref: beaucoup de bruit pour rien. Il ne se demande pas pourquoi il ne peut trouver aucun autre exemple...
  • Evidemment, d’Este n’évoque le point que sur trois pages. Hirshon le rappelle à chaque occasion, de sa préface à sa conclusion


***

Je termine ici cette longue note, que je pourrais encore compléter avec la campagne de 44-45. Tout en restant dans exactement les mêmes événements, les mêmes décisions, les mêmes comportement de Patton, Carlo d’Este est aussi laudateur que possible, Hirshon est aussi critique que possible. Ils n’arrivent pas à conclure par une synthèse solide - et c’est peut-être impossible étant donné les multiples contradictions de leur personnage. Mais il apparaît au lecteur que, bien que Patton ait été étudié encore et encore, il reste des dimensions complètes du personnage à défricher.

Notes

[1] Le lecteur d’aujourd’hui a la tâche encore plus aisée: la Library of Congress a mis en ligne l’intégralité des jounaux de Patton, version manuscrite et version dactylographiée. Un auteur se vantant de les avoir trouvés, lus et traduits n’a pas fait grand effort!

[2] En détails, pour les lecteurs intéressés: Liddell Hart a un agenda personnel chargé consistant à montrer qu’il est le seul à avoir compris les tanks, ce qui colore tout ce qu’il touche. Hirshon ne semble pas le savoir, et fait de grosses erreurs quand il présente le rôle de Liddell Hart à la fin des années 1930. Une des idées du général interrogé est d’avoir non 3 mais 4 bataillons de tanks par division, et Hirshon ne se rend pas compte qu’une réflexion vient d’avoir lieu dans l’armée américaine à ce sujet, pour justement réduire ces bataillons de 4 à 3. Cela ne touche toutefois que les nouvelles divisions et non les deux déjà sur pied. Bien sûr, le général cherche juste un prétexte pour avoir autant de joujoux blindés que ses 2 collègues dirigeant les "grosses" divisions. Enfin les jugements sur les Britanniques sont du "on m’a dit qu’on avait entendu que", donc juste des rumeurs - Liddell Hart est connu pour en faire son beurre

[3] Pour ce genre de chose, le lecteur contemporain triche carrément. Une bonne partie des articles de Patton est ici. L’article qu’utilise Carlo d’Este au lieu de se taper les 400 pages de Patton se trouve à cet endroit. Oui, l’internet, c’est déloyal.

Friday 3 March 2017

When the Odds were Even. The Vosges Mountains, 1944-1945, de Keith Bonn

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Ce livre utilise les combats peu connus des Vosges, ceux qui permettent la libération de Strasbourg en novembre 1944, pour y tenter une analyse de la performance de l’armée américaine à l’encontre de toute la littérature qui affirme que les soldats allemands sont, homme pour homme, bien supérieurs à leurs adversaires.

Le texte est particulièrement intéressant quand il analyse les enjeux, moyens et résultats de cette campagne des Vosges. Rappelons en deux mots la situation: à l’automne 1944, malgré les montages, les forêts, la météo calamiteuse, les fortifications, les Alliés parviennent à franchir le massif montagneux, à atteindre le Rhin et à empiéter sur la frontière allemande. Leur progression ne cesse qu’à cause de l’offensive des Ardennes. Keith Bonn redonne précisément vie au contexte. Sa revue exhaustive des armées ayant fréquenté le secteur depuis l’époque romaine rappelle que les Vosges sont si favorables à la défense qu’elles n’ont jamais été conquises de force. Son examen des caractéristiques tactiques souligne efficacement les avantages allemands, y compris dans l’exploitation des forts de la ligne Maginot conçus à 360 degrés. L’auteur s’est rendu sur place et cela se sent à chaque page.

Il en conclut que la situation tient presque exclusivement à la réussite de l’infanterie, blindés et aviation n’ayant qu’un rôle marginal, et va jusqu’à précisément quantifier les forces disponibles à chaque camp. Il en tire une conclusion essentielle: bien qu’ayant largement emporté la bataille, les Américains n’ont qu’une faible supériorité numérique, parfois de l’ordre de 1,3 : 1, un ratio si modeste que le terrain montagneux et l’organisation des défenses allemandes aurait assurément dû frustrer leurs attaques. Le point est d’autant plus intéressant que début janvier 1945 la contre-attaque allemande (opération Nordwind) échoue alors qu’elle dispose d’un ratio de force du même ordre.

Bonn cherche alors quelles raisons peuvent expliquer la réussite alliée. Il en retient trois: la cohérence de la troupe au niveau le plus élémentaire, dérivant de l’origine régionale soldats ou de leurs mois d’entraînement en commun; l’application ou non de la doctrine militaire; et la stabilité de l’organisation, les Alliés conservant les mêmes groupements d’unités et les mêmes commandants quand les Allemands ne cessent d’en changer.

Le lecteur apprécie cet effort de synthèse et la démonstration qui le précède, tout en prenant conscience que Bonn raisonne probablement à partir de grilles d’analyse dépassées. Le "groupe primaire" n’est plus l’explication incontournable de la cohérence de la troupe; ramener la doctrine allemande à Clausewitz est devenu hors sujet tellement Clausewitz est à présent compris comme confus; et cette doctrine allemande de 1936 n’a pas forcément été enseignée en tant que telle et n’est assurément plus la référence à appliquer à la situation de fin 1944; la doctrine américaine publiée en 1944, moderne et pertinente, ne suffit pas en soi à expliquer comment les cadres entraînés avec les versions précédentes s’en sortent dans les Vosges.

Et puis, Bonn ignore délibérément qu’une des divisions alliées impliquée dans la campagne n’est pas américaine. La deuxième division blindée de Leclerc tient pourtant un rôle clé en réussissant la phase d’exploitation, alors justement que les groupements blindés américains y échouent. Le lecteur est d’abord surpris, et d’autant que l’auteur n’a aucune difficulté à exploiter les sources françaises, avant de saisir pourquoi: la cohérence régionale des soldats, de leur entraînement, leur application de la doctrine américaine sont des facteurs qui s’appliquent mal aux Français. Considérer la 2ème DB demanderait à l’auteur de chercher d’autres interprétations, qui pourraient remettre en cause celles qu’il met en avant.

Cette critique apprécie l’effort de réflexion et l’originalité du sujet de Keith Bonn, mais doit préciser que le texte contient aussi des passages plus ennuyeux, comme les répétitifs rappels de l’histoire de chaque division américaine ou de chaque division allemande, ou le détail tactique de certains engagements. Ils font peut-être la matière de la moitié du livre mais sont suffisamment bien identifiés dans le texte pour que le lecteur puisse les lire en diagonale sans rien perdre des conclusions analytiques.

Et surtout, voir comment un auteur sérieux utilise les modes de pensée d’il y a 25 ans, et percevoir lesquelles de ces conclusions sont dépassées malgré la rigueur des déductions, rend modeste quant à ce que les modes de pensée d’aujourd’hui peuvent produire.

Friday 6 January 2017

Command Culture. Officer Education in the US Army and the German Armed Forces, 1901-1940, de Jörg Muth

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Une niche de l’étude militaire de la Seconde Guerre mondiale est la compréhension et la critique de la formation des officiers pendant l’entre deux guerres. Au-delà des aspects sociétaux de ces institutions, la question principale est bien sûr celle de la pertinence et de l’efficacité de ces formations : qu’y enseigne-t-on, par qui et à qui, et suivant quelle méthode?

Le livre de Jörg Huth frappe par deux aspects fort inhabituels. Le premier est dans les quelques lignes de remerciements qui ouvrent le livre: involontairement, l’auteur s’y décrit comme un doctorant plein d’aigreur, en dispute avec son université, et maladroit au point de se mettre à dos les archivistes des institutions qu’il fréquente. Rarement est-on ainsi mis en garde sur les préjugés d’un auteur envers son sujet, qui est, ici, un type d’enseignement supérieur.

L’autre originalité est la méthode comparative de Muth, mettant face à face les formations américaines et allemandes entre 1920 et 1940. Cette approche comparative lui permet des contrastes qui soutiennent avec force une critique impitoyable du système américain.

La formation initiale des cadets (17-21 ans) à West Point est inepte dans le fond comme dans la forme. Le cursus comprend environ 80% de sciences dures sans lien avec la chose militaire. Le corps enseignant, essentiellement recruté parmi les anciens élèves, et en pratique nommé à vie, est d’un conservatisme stupéfiant. L’ambiance de l’école est marquée par l’interminable bizutage infligé aux nouveaux venus, et qui, chez Huth, est le point emblématique de la culture de l’école. Pour l’auteur, West Point n’a tout simplement aucune valeur; même, c’est une nuisance.

A l’inverse, les lycées militaires allemands (Kadettenschulen), qui s’adressent aux garçons surtout à partir de 14 ans, sont conçus autour de la "valeur morale" et non en fonction de l’âge des élèves. La camaraderie entre promotions est encouragée et les diplômés ne sont définitivement officiers qu’après une période probatoire qui leur rappelle que leur formation ne suffit pas en soi. A 19 ans, ces jeunes officiers sont plus solidement formés que leurs homologues américains de 22 ans.

L’auteur applique sa méthode à l’échelon suivant de formation, destiné aux officiers prometteurs d’environ 35 ans, la Kriegsakademie et le Command and General Staff School. En étudiant quels individus suivent ces cours, Muth découvre que les Américains sont choisis par leur hiérarchie alors que les Allemands passent par un concours nécessitant des mois de préparation : même ceux qui n’entrent pas à la Kriegsakademie commencent à être formatés. Si les cours couvrent grosso-modo les mêmes matières, Muth insiste sur la différence fondamentale dans les méthodes pédagogiques. Les Américains enseignent une doctrine pour que les officiers aient un langage cohérent et des automatismes. La "school solution" est toujours privilégiée dans les exercices pratiques, et en dévier est prendre le risque d’être mal noté, avec de possibles conséquences sur sa carrière.

Les Allemands n’ont pas de doctrine aussi formalisée et enseignent au contraire qu’un problème n’a pas de solution unique. Ils privilégient la discussion entre élèves autour des différentes possibilités d’action. Là où les Américains cherchent à encadrer les techniques d’exécution, les Allemands insistent sur l’importance de déléguer aux subordonnés les modalités d’implémentation . Muth donne ainsi quelques clés sur la résilience de l’armée allemande en campagne : la formation encourage à considérer les problèmes du point de vue de l’échelon supérieur, ce qui facilite la tâche d’un officier devant remplacer son chef dans l’urgence ; insister sur l’esprit d’initiative encourage chacun à toujours se demander ce qu’il peut faire "dans l’esprit des ordres", sans attendre confirmation de la hiérarchie. La réalité est en fait à l’inverse du cliché sur les cultures nationales: ce ne sont pas les Allemands qui sont rigidement dans des règlements, mais les Américains.

L’ensemble du livre est une thèse claire et articulée aux observations stimulantes. On regrette que l’auteur veuille arriver à une démonstration si impeccable qu’il magnifie la valeur de la formation allemande, en en gommant, à quelques clauses de style près, tout ce qui pourrait en souligner des limites. Il rejette en note de bas de page les témoignages de ceux qui en ont détesté l’ambiance ou l’état d’esprit, en les qualifiant de cas isolés non significatifs. Il constate que les aspects idéologiques de l’enseignement sont inaccessibles à l’historien, les officiers allemands ayant de bonnes raisons de ne pas s’en souvenir dans leurs témoignages d’après-guerre. Le lecteur se rend vaguement compte qu’il pouvait s’écrire une histoire affreuse des lycées militaires allemands, et peut-être de la Kriegsakademie. Réciproquement, les avis positifs sur la formation américaine - il en existe, au moins sur son second échelon - sont aussi traités comme sans pertinence.

Ces biais sont toutefois explicites si on lit les notes, et ne nuancent que légèrement les conclusions essentielles sur les écoles étudiées. Plus problématique est que l’auteur ignore qu’il existe aux USA un troisième échelon de formation, le War College, sans équivalent en Allemagne, et dont l’étude soulignerait sans doute les lacunes allemandes. Muth a aussi du mal à lier les enseignements avec les pratiques concrètes en situation de combat, et sa façon de considérer que le leadership militaire se caractérise par la "présence au front" est trop réductrice pour être crédible.

Ce court texte, bien recherché mais facile d’accès, donne en un bloc une excellente perspective sur les deux systèmes de formation des officiers. La comparaison permet quelques trouvailles, et la thèse a la dose adéquate de provocation pour stimuler sans braquer.

Monday 14 November 2016

Les opérations germano-soviétiques dans le Caucase (1942-1943), de Boris Laurent

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Méconnus, les combats de 1942-1943 dans le Caucase sont d’une telle diversité qu’ils méritent bien de s’y pencher. Mais le livre de Boris Laurent est incompréhensible et, malgré de louables tentatives, échoue à mener la moindre analyse.

Les opérations à l’extrémité de l’avance allemande en URSS, lorsqu’à l’été 1942 les envahisseurs dépassent Rostov et menacent, au pied des contreforts du Caucase, les puits de pétrole soviétiques, sont d’une diversité oubliée. La campagne dure plus d’un an avant l’évacuation de la tête de pont allemande du Kouban, et voit successivement de grandes manœuvres mobiles et des combats de haute montagne, mais aussi des tentatives de bombardement stratégique sur les puits de pétrole, des débarquements soviétiques sur la côte de la Mer Noire, un grand pont aérien, une guerre de siège à Novorossiisk, de vastes combats d’aviation... Bien exposé, le sujet peut devenir passionnant.

Mais Boris Laurent fait une faute impardonnable en dédiant de longs passages au récit des plans et des combats sans fournir de carte laissant une chance au lecteur de suivre. Le texte inclut régulièrement des séquences de plusieurs pages où défilent numéros d’unités, localités et dates qui sont aussi abstraits que des identifications de planètes ou des listes de termes scientifiques. Les quelques cartes du livre sont simplement dupliquées d’autres ouvrages sans que Laurent ait jamais tenté de les accorder à son texte ni fait l’effort de dessiner celles dont il a besoin. La disposition des unités y est généralement omise. Et comme si cela ne suffisait pas, le texte a une chronologie défaillante, avec de fréquents retours en arrière, et préfère expliquer les mouvements en termes de "flanc droit" ou "flanc gauche" au lieu d’utiliser les points cardinaux, ce qui, dans un récit où les directions d’avance sont tout aussi bien nord-sud que est-ouest ou ouest-est, amplifie encore la confusion. Le lecteur n’a d’autre choix que de lire en diagonale ces récitatifs de combats.

Boris Laurent souhaite toutefois faire mieux que de répétitifs récits d’opérations. Il se dit régulièrement, "là, il faut faire le point", pour tenter un bilan, une conclusion, ou un petit essai contre-factuel. Mais souvent on est désolé qu’il n’arrive pas à faire autre chose que redire ce qu’il vient d’écrire, sans être capable de pousser la réflexion. On est content qu’il se pose certaines questions, par exemple sur la possibilité ou non de détruire les champs de pétrole soviétiques par bombardement, ou sur la pertinence de maintenir des unités dans le Caucase pendant que la bataille de Stalingrad fait rage, mais on est presque pris de pitié quand on lit ce qu’il en tire. L’auteur semble désespérément incapable de peser le pour et le contre d’une problématique. S’il faut décrire une opération, il énumère un ordre de bataille sans jamais aller jusqu’à en déduire un ratio de force ; s’il faut imaginer qu’un camp se concentre davantage à tel ou tel endroit, par exemple renforcer l’effort pour percer le siège de Stalingrad, c’est sans même se poser la question de ce que l’autre camp pourrait faire en réaction. Pour ne donner qu’une illustration, Laurent affirme que les Allemands auraient pu anéantir les puits de pétrole par un effort bombardement stratégique, sans se demander un seul instant quelle efficacité a jamais l’arme aérienne visant une cible industrielle (alors que la littérature sur l’impact des bombardement américains et britanniques contre l’Allemagne donne largement la réponse), et sans que lui vienne à l’esprit d’évoquer une possible réaction des Soviétiques. Cette superficialité est malheureusement systématique.

Avec ceci, il émerge une vague thèse du livre, qui consiste à ramener l’ensemble des choix, des développements, et bien sûr des défaites allemandes aux caprices d’Hitler. Quelques pages montrent chez Boris Laurent une certaine fascination pour tout ce qui ressemble à des "troupes spéciales", en fait toute unité qui a une désignation particulière, indépendamment de son rôle ou de sa pertinence : "SS Wiking", "Gebirgsjäger" (chasseurs alpins), ou le long développement sur un commando de saboteurs dont on finit par comprendre qu’il ne compte que 77 individus parachutés par petits groupes qui n’arrivent pas à saboter quoi que ce soit. Et dans le prolongement de cet intérêt aux technicités de l’armée allemande se trouve la version habituellement relayée par les mémorialistes allemands: "les chefs de la Wehrmacht ne parviendront jamais à faire entendre raison à Hitler". Mais davantage qu’une posture idéologique de l’auteur, j’ai eu l’impression que cela dérivait d’une incapacité à décomposer un problème et donc à imaginer une quelconque causalité alternative.

Un mot sur les sources, pour finir. Hors les longues digressions peu originales sur la situation générale de la guerre, les chapitres sur le Caucase lui-même sont essentiellement bâtis sur l’exploitation de trois livres en anglais quelque peu datés : un texte de 1968 par Ziemke, un historien militaire américain; les mémoires du maréchal Grechko, publiés en 1969 juste après que le témoin quitte la tête des forces du Pacte de Varsovie; et le texte de 1970 d’un vétéran de la Waffen-SS, Wilhem Tieke[1]. Construire un livre à partir de sources secondaires est tout à fait possible si on y apporte une problématique ou une réflexion. Tel n’est toutefois pas le cas ici.

Note

[1] Dans la bibliographie, ces trois ouvrages sont datés respectivement de 2002, 2001 et 1995, correspondant sans doute aux éditions que Boris Laurent a consultées. Mais il avait certainement remarqué qu’il s’agissait de textes bien plus anciens.

Saturday 22 October 2016

On the Psychology of Military Incompetence, de Norman Dixon

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Texte de 1977, cette étude de l’incompétence militaire se révèle terriblement obsolète et si pleine de préjugés qu’on peine à comprendre comment elle peut encore être ré-éditée.

Norman Dixon se propose d’étudier le commandement militaire en se concentrant sur les pires désastres et les ressorts psychologiques sous-jacents aux décisions des commandants en chefs. L’idée est sensée, comme l’auteur le souligne : ce n’est pas parce qu’on aime les belles dentitions qu’on ne doit pas étudier les dents cariées. Il rappelle quelques cas de grands désastres puis tente d’en trouver des ressorts psychologiques.

Les quelques exemples de désastres militaires, très anglo-centrés, sont résumés à grands traits en tentant de croquer les officiers généraux. Leur lecture provoque un malaise croissant à mesure que l’on prend conscience que Dixon utilise des références qui, si elles étaient peut-être crédibles en 1977, sont le plus souvent devenues sans valeur : les vantardises de Liddell-Hart sur sa contribution à la doctrine blindée, les réflexions fragiles d’Alistair Horne, les textes exclusivement à charge de Correli Barnett, Benoist-Méchin pour parler des français, etc. Le lecteur même légèrement familier des sujets se rend à chaque fois compte que la compréhension des batailles, de Verdun à Market-Garden en passant par Tobrouk 1942, n’a aujourd’hui plus rien à voir avec ce que Dixon en raconte. Et puis, Dixon semble manquer du recul le plus élémentaire, par exemple en se contorsionnant pour affirmer le refus de toute innovation pendant la Première Guerre mondiale : beaucoup d’artillerie, mais "ça ne peut pas être nouveau"; des gaz efficaces mais "juste au centre et pas sur les flancs" ; des chars en percée mais "sans pouvoir transformer l’effort en exploitation" (comme si l’utilisation sur le terrain d’une nouvelle arme aurait dû être dès la première fois décrite par une doctrine complète). Il ramène de façon lourdingue les événements militaires à des cas simplistes dans lesquels les chefs prennent des décisions platement absurdes.

Les modèles psychologiques auxquels se réfère ensuite Dixon pour expliquer les déficiences des militaires sont tout aussi dépassés, certains semblant d’ailleurs n’avoir été qu’un effet de mode : l’intelligence ramenée aux notes à l’examen d’entrée de l’école des cadets ; "tout se joue avant 6 ans" pour expliquer le comportement d’hommes formés par 30 ans de carrière militaire ; le psychique développé chronologiquement par l’instinct puis intelligence, puis le sens moral ; etc. Mais malheureusement le texte ne fait pas que s’appuyer de bonne foi sur des modèles obsolètes, non seulement parce que Dixon les décalque abusivement sur le monde militaire en extrapolant ce qui concerne un individu donné à ce qui touche une culture et des organisations complètes, mais aussi parce qu’il parsème ses paragraphes de tellement d’idées reçues et de préjugés, et se réfère avec une telle désinvolture à des anecdotes ou des légendes urbaines, qu’on n’a en fait qu’une vaste psychologie de comptoir - et empirant à mesure que l’auteur compare la carrière des militaires avec celle des prostituées ou développe une théorie sur le refus par les militaires de tout ce qui semble efféminé[1].

Il n’émerge pas de thèse claire du texte sinon que "l’incompétence militaire" (d’ailleurs jamais définie proprement) tient à la personalité autoritaire de ses membres. Si découvrir que l’armée attire plutôt les personnes à l’aise avec l’autorité, pour la subir comme l’exercer, n’est pas aller beaucoup plus loin que l’évidence, Dixon se voit bien embêté d’avoir autant argumenté que l’incompétence militaire tient à des facteurs psychologiques innés et universels à toutes les cultures. Il finit dans la dernière partie du livre par se demander comment les Britanniques ont jamais pu gagner des guerres. Mais il ne tente de pas de trouver d’explication, et se contente du portrait de quelques personnalités, en commençant par une vingtaine de pages de clichés sur la personnalité autoritaire chez Himmler et Hitler - qui ne sont pas des militaires... - suivis de quelques mots mêlant anachronismes, superficialités et tentative d’interprétation par la vie sexuelle sur Wellington, Napoléon, Rommel et deux ou trois autres.

Un passage révèle inconsciemment l’attitude suffisante de l’auteur : pour décrire l’archétype de l’officier, il n’a rien de mieux à offrir que le personnage d’un roman de gare des années 1930. En fait, Dixon n’a jamais observé les enjeux, difficultés et possibilités d’un commandant militaire. De son texte on ne peut rien tirer, et de ce livre, il n’y a qu’une chose attirante - le titre.

Note

[1] (idées reçues) autrefois le combat était davantage un affrontement physique qu’intellectuel (au niveau des généraux aussi ?) ; la guerre convient mieux à des espèces animales moins évoluées que la nôtre (ah, les animaux font la guerre ?) ; la guerre d’usure est trop coûteuse et donc signe d’incompétence (comme la victoire Viet-Minh contre les Américains le démontre) ; les troupes japonaises n’avaient pas d’instructions sur comment se comporter si faits prisonniers et livraient donc de nombreux renseignements quand c’était le cas ; la bravoure est d’abord la crainte de paraître lâche ; l’asthme est une maladie psychosomatique ; (cliché) on voit des amiraux au garde à vous, raides comme des piquets, la main à la visière dans le plus impeccable des saluts pendant que leur navire s’enfonce lentement sous eux (dans les bandes dessinées, certainement) ; (légende urbaine) le niveau des candidats à Sandhurst était si bas que les examinateurs accusèrent un candidat qui connaissait son cours d’avoir triché

Thursday 18 August 2016

Le jour où l'Amérique a vu la guerre. Tarawa 1943, de Cyril Azouvi

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Ce court livre traite de la perception qu’a le public américain de la bataille de fin 1943 pour Tarawa, un ilot du Pacifique, quand pour la première fois la censure autorise la publication de photographies montrant avec un nouveau niveau de réalisme le conflit contre le Japon.

Le texte de Cyril Azouvi s’intéresse seulement à la perception qu’a le public de la bataille, et non à la réalité. Son matériau est fait des reportages publiés dans les journaux américains, des conférences de presse organisées par les généraux, des éditoriaux des analystes en chambre, des films diffusés à partir des images prises directement pendant l’action. L’auteur explique le choc de ce nouveau réalisme, les polémiques sur le niveau de pertes puis la prise de conscience qu’il ne s’agit que d’une première étape avant des pertes autrement plus lourdes. Il rappelle que l’idée d’utiliser à l’avenir des gaz de combats pour anéantir les défenses japonaises sans exposer les soldats américains fait consensus au sein des commentateurs, si bien que la bombe atomique ne nécessitera ensuite guère d’explication.

Si l’auteur insiste sur le tournant que constituent les images de Tarawa, il peut par instants lui manquer une vue de l’opinion "avant" Tarawa qui lui permettrait de trier ce qui est authentiquement nouveau (cruauté, morts au combat, difficulté de l’effort à venir etc.) de ce qui est davantage dans la continuité (par exemple déshumaniser l’ennemi pour justifier de le traiter aux gaz).

Il n’empêche, le livre d’Azouvi est court et limpide, sur un sujet doublement original (Tarawa + l’opinion publique américaine), et il nourrit efficacement la réflexion sous un angle dont on n’a pas l’habitude. Un petit ajout utile et bien fait à l’histoire du conflit.

Sunday 3 July 2016

The Germans in Normandy, de Richard Hargreaves

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Bien que publié en 2006, The Germans in Normandy est un texte à l’ancienne qui par une bête accumulation de témoignages perpétue une vision dénuée de toute réflexion de la campagne de Normandie.

La structure que choisit Heagreaves est chronologique plutôt que thématique, et son projet est de donner le ressenti au jour le jour des combattants. Son livre se base essentiellement sur les témoignages des officiers allemands, que ce soit dans des Mémoires publiés après-guerre ou dans les quelques journaux intimes préservés - comme celui de Goebbels, largement cité. Ces choix rendent le texte confus et répétitif. Confus car la parole passe, au gré des témoignages disponibles, d’une zone à l’autre du front ou d’un étage à l’autre de la hiérarchie sans qu’il soit possible au lecteur de s’y retrouver ; répétitif en ce que les descriptions des bombardements subis ou des difficultés à se déplacer à cause de l’aviation alliée sont nécessairement redites par chaque témoin, faute d’avoir été traitées une fois pour toutes dans un moment thématique.

Cela est d’autant plus problématique que Heagreaves ne met jamais en perspective les points de vue rapportés. Sa recherche est pourtant fort sérieuse, faisant le tour complet des témoignages publiés, y compris ceux non traduits en anglais, en les complémentant de quelques sources primaires comme les journaux de marche d’unités ou les articles de la presse officielle allemande. Mais les témoignages ne sont jamais questionnés, et les problèmes qu’ils soulèvent jamais mis en évidence. Les récits étant interchangeables, le livre n’offre par exemple aucune clé pour comprendre pourquoi telle attaque alliée échoue quand telle autre réussit quelques jours plus tard (Goodwood vs. Cobra). Au niveau micro, l’auteur ne questionne rien, même le trivial. Ainsi le jour du débarquement, Speidel, le chef d’état-major allemand, est alerté à 2h du matin, mais n’émet ses premiers ordres qu’à 10h du matin, et Heagraves ne se demande pas pourquoi un tel délai, peut-être parce qu’il faudrait évoquer l’hypothèse que les officiers allemands sont retournés se coucher.

L’impression générale que l’on retire à la lecture de The Germans in Normandy est donc celle traditionnellement décrite par les soldats et officiers allemands : mise en évidence de la domination aérienne alliée, systématiquement rappelée ; masse de chars et d’obus jetés à la tête des allemands pour dominer le champ de bataille par le matériel ; hiérarchie impuissante ou coupée de toute réalité. A aucun moment n’est-il suggéré que cela est aussi, pour les vétérans de la Wehrmacht, le moyen d’éluder les faiblesses tactiques ou doctrinales de leur armée de terre et d’excuser d’avance tout ce qui peut suggérer un moral chancelant. Bien au contraire: Outnumbered the Landser always was in Normandy, but never outfought, écrit Heagraves en dévoilant sa thèse dans ce qu’elle a de primitif.

Faute de faire le travail d’historien consistant, au-delà de l’accumulation bien faite de sources, à les questionner et à réfléchir à leur signification, Heagraves se contente d’ajouter une couche de peinture d’une couleur indiscernable de celles qui précèdent.

Thursday 21 April 2016

La vie mondaine sous le nazisme, de Fabrice d'Almeida

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Aspect évident mais curieusement laissé inexploré de l’histoire du nazisme, la façon dont le pouvoir totalitaire s’assure du soutien des élites sans avoir à mener une dure répression fait ici l’objet d’une étude impeccable.

Contrairement à ce que son titre suggère, ce livre de n’a rien de frivole. Fabrice d’Almeida bâtit sa recherche sur l’exploration d’archives à l’apparence bénigne, comme les cartons d’invitation, l’ordonnancement des convois de voitures entre les résidences des ministres, les grilles de salaires consenties aux artistes, ou les listes d’anniversaire tenues par les Affaires Etrangères ou la SS. Il s’attache alors à cerner quelle population est régulièrement conviée aux mondanités, en quoi celles-ci consistent, et comment elles servent le régime.

Le texte présente ces aspects par touches successives, décrivant aussi bien les continuités que les ruptures dans les faits sociaux de l’élite. Certaines formes de mondanités s’éteignent - les "salons" tenus par les dames, les cercles qui ont une touche même vague d’universalisme (comme le Rotary) - quand d’autres perdurent ou se développent, comme l’opéra, la chasse, ou les courses de voitures. Le régime prête une attention soutenue à ces "mondanités", qui sont intégrées à l’effort général de propagande, en visant à être plus luxueuses, plus intenses, plus grandes que ce qui peut se faire à l’étranger. Il faut faire envie ou impressionner les alliés potentiels, qu’ils soient d’Allemagne ou d’ailleurs, et faire peur aux autres.

Ces nombreux faits "mondains" permettent progressivement d’habituer les élites au cadre de pensée nazi. En étant convié à ces événements prestigieux ou impressionnants, les individus s’imprègnent des références et idéologies, tout en étant amadoués par la sociabilité de leurs hôtes. Les multiples cadeaux symboliques comme financiers distribués par les plus hauts dirigeants, tout comme les régimes de faveur (exemptions fiscales, attribution de logements de prestige...), éloignent de plus ces élites de la réalité du nazisme. "L’opulence relative qui règne dans la plus haute société laisse dans l’ombre les difficultés rencontrées par les plus pauvres pour accéder aux produits de base, pourtant largement subventionnés". Comme l’explique d’Almeida, il ne s’agit pas exactement de corruption, mais plutôt d’obligations sociales envers ceux qui ont fait une invitation ou remis un cadeau qu’on ne pouvait se permettre de refuser. Le tout est un clientélisme à grande échelle.

Plusieurs passages s’intéressent particulièrement aux privilèges des hauts dignitaires, dont d’Almeida détaille les salaires, les résidences haut de gamme, les collections de tableaux "réunies" en un temps record, ou la domesticité. L’auteur porte une attention particulière aux adjudants d’Hitler, qui par leur accès quotidien au dictateur et leurs menues responsabilités détiennent une influence bien plus importante que ce que leur position dans l’organigramme de l’Etat suggère. Insister sur la réalité des avantages de ce petit cercle rappelle l’aspect fictif de la politique "vers le peuple" du régime.

La présentation de ces éléments est claire, facile à suivre, limpide, et jamais ennuyeuse. La bonne organisation du texte en sujets séparés lui permet de ne pas se répéter et de ne pas lasser le lecteur. Et l’’écriture, directe et précise, s’efface efficacement pour mettre le contenu en avant.

Une limite est peut-être qu’on ne discerne pas en quoi cette politique mondaine est différente de que ferait un autre régime autoritaire. L’aspect systématique ou le professionnalisme de l’approche sont notés ici ou là, mais sans qu’on puisse distinguer en quoi ce travail administratif efficace est spécifique à l’Allemagne des années 1930. On pardonne toutefois à l’auteur de n’avoir pu mener de comparaison détaillée avec d’autres pays tellement sa Vie mondaine sous le nazisme est originale et parfaitement présentée.

Friday 8 April 2016

Les Français sous les bombes alliées, de Andrew Knapp

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Malgré un gros effort de recherche, Andrew Knapp peine à intéresser à ce sujet secondaire de la Seconde Guerre mondiale que sont les bombardements alliés touchant la France. Son texte, pourtant bien structuré, reste d’un certain ennui et souffre d’erreurs de style le rendant pénible.

Entre les attaques contre les industries collaborationnistes et la destruction systématique des ouvrages d’art et des transports ferroviaires avant le débarquement en Normandie, les bombardements alliés font environ 47 000 victimes civiles en France. Bien que les dégâts touchent des centaines de villes, le phénomène est largement absent de la mémoire collective, à part dans des localités extrêmement atteintes telles Le Havre ou Caen. Knapp décortique ce phénomène en suivant une approche thématique bienvenue tellement une chronologie bombardement par bombardement aurait été soporifique. Il rappelle la doctrine et la pratique des bombardiers stratégiques alliés, notant, contrairement aux attaques contre l’Allemagne, que les Britanniques ont tendance à être plus précis que les Américains. Il décrit la mise en place des protections des populations, en distinguant le préventif du curatif, et en détaillant la politique de défense passive telle qu’elle est définie bien avant guerre. Et il rappelle l’évolution de l’opinion de la population, qui passe de bienveillance jusqu’en 1943 ("bombardement = mal nécessaire") à manifeste hostilité quand les attaques s’intensifient les semaines précédant le débarquement.

L’auteur s’appuie sur une recherche qui est un des intérêts du livre. Il décortique non seulement les archives de la RAF mais explore aussi beaucoup d’archives françaises départementales ou municipales, ce qui est peu commun. Il manque juste les sources allemandes, qui donneraient le point de vue de l’occupant en particulier sur certains efforts de Vichy - Knapp ne lit probablement pas l’allemand. Cette recherche ne compense toutefois pas certaines lacunes d’analyses. Trop souvent le texte ne fait que présenter un exemple et un contre exemple de comportement (telle ville prépare des abris, telle autre ne fait rien ; tel bombardement est précis, tel autre arrose très loin de sa cible etc.) sans qu’un effort de quantification permette d’aller au-delà de ces illustrations. Il y a pourtant moins de 1000 missions de bombardement contre la France, et chacune laisse des archives précises, si bien que Knapp avait tout pour construire une base d’analyse détaillée d’où, avec un poil de savoir faire statistique, il aurait tiré des enseignements plus profonds.

Le style du texte est problématique au point de susciter une vraie gêne au lecteur. Le problème est tout simple: l’auteur abuse du futur simple, ce qui casse sans arrêt le rythme de sa prose. L’incapacité à se tenir à une conjugaison stable donne des paragraphes où on voit 4 temps en 3 phrases, et malheureusement ceci est la règle et non l’exception. Rarement un tel irritant a autant handicapé un livre. On ne retrouve un minimum de confort de lecture que dans les deux derniers chapitres, car ceux-ci sont faits de témoignages qui, eux, sont bien écrits.

Le louable travail de Knapp ne rend malheureusement pas son texte fluide et profond au point d’en faire plus qu’un livre anecdotique.

Monday 28 March 2016

Nouvelle histoire du Premier Empire, tome 4: Les Cent-Jours

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Thierry Lentz termine sa tétralogie par un volume fouillé dans lequel il met en évidence combien quelques mois d’absence suffisent à ce que l’Empereur, de retour d’Elbe, soit en complet décalage avec la société. Il rend les Cent-Jours un épisode sans mystique ni geste héroïque, et dont l’histoire du pays se serait bien passé.

De nouveau, Lentz préfère à raison une structure thématique à une stricte chronologie. Le Congrès de Vienne est par exemple intégralement expliqué sans que le retour de Napoléon interrompe le texte par un quelconque effet de manche. L’auteur reprend ensuite son texte au printemps 1814 pour décrire la première restauration, en en agençant parfaitement les différents éléments. Il excelle toujours dans la présentation des manœuvres diplomatiques et politiques, que ce soit à Vienne - les passes d’armes entre Metternich, Talleyrand et Alexandre sont superbement détaillées - ou dans les jeux de pouvoir entre les divers parlements et Napoléon ou Louis XVIII. La revue de l’évolution de la société française, qui accepte sans mal le retour du roi et vit comme une libération la suppression de toute censure sur la presse, est un autre réussite. Seul le chapitre sur la vie quotidienne de Bonaparte à Elbe détonne quelque peu tellement la méthode de l’auteur s’applique mal à un sujet si microscopique.

La thèse du texte est que malgré l’ineptie de la politique de Louis XVIII - ministres choisis à contresens, gestion fiscale technocratique, protocole risible, ambiguïtés contre-productives sur le clergé ou les biens nationaux, mise au ban des anciens militaires, stupéfiante lâcheté personnelle du roi et de son entourage etc. - personne ne souhaite le retour de Napoléon. Bonaparte reprend le pouvoir grâce au soutien des militaires qu’il croise sur son chemin (et d’eux seuls) et est sinon fraîchement accueilli par toutes les autres strates de la société. Les pages sur l’incapacité de Napoléon à imaginer d’autre légitimité que celle que lui donneraient d’hypothétiques victoires militaires sont parmi les plus fines du volume. Les 4 jours de la campagne de Waterloo sont parfaitement expliqués, en clarifiant quelques idées reçues et en ramenant bien la responsabilité des choses au chef plutôt qu’à un quelconque de ses subordonnés.

Dans ses conclusions, l’auteur s’appuie souvent sur les auteurs des deux siècles précédents : il donne à la fois l’impression de faire le tour de l’historiographe et d’avoir une certaine distance par rapport aux jugements, comme s’il ne s’appropriait jamais tout à fait ce qui était dit, tout en choisissant soigneusement les extraits présentés. Il s’agit là d’une façon élégante de modérer son propos, même si petit à petit on se demande qui se cache derrière le masque.

Ce volume final de la Nouvelle histoire du Premier Empire est tout aussi nécessaire que les deux premiers. Avec sa présentation impeccable, et son écriture fluide qui coule sans difficulté sur des centaines de pages, on ne peut que chaudement en recommander la lecture.

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